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Présentation et commentaires de Frank Mintz, comp.
BAKOUNINE, M.- Le Principe de commandement et ses effets
Article mis en ligne le 6 janvier 2012
dernière modification le 31 décembre 2011

par ps

Protestation de l’Alliance, 1871, édition de 1906, pp. 15-21

 [1]

« [Absence de début…] comme des chefs permanents dont le pouvoir est légitimé tant par les services qu’ils ont rendus, que par le temps même que ce pouvoir a duré. Les meilleurs hommes sont facilement corruptibles, surtout quand le milieu lui-même provoque la corruption, des individus par l’absence de contrôle sérieux et d’opposition permanente. Dans l’Internationale il ne peut être question de la corruption vénale, parce qu’elle est encore trop pauvre pour donner des revenus ou même de justes rétributions à aucun de ses chefs. Mais il existe une autre corruption qui malheureusement ne lui est point étrangère, c’est celle de la vanité et de l’ambition. Contrairement à ce qui se passe dans le monde bourgeois, les calculs intéressés et les malversations y sont donc fort rares et n’y apparaissent qu’à titre d’exception. Mais il existe un autre genre de corruption auquel malheureusement l’Association Internationale n’est point étrangère ; c’est celle de la vanité et de l’ambition.
Il est dans tous les hommes un instinct naturel de commandement qui prend sa source première dans cette loi fondamentale de la vie, qu’aucun individu ne peut assurer son existence ni faire valoir ses droits qu’au moyen de la lutte. Cette lutte entre les hommes a commencé par l’anthropophagie ; puis, continuant à travers les siècles sous différentes bannières religieuses, elle a passé successivement, s’humanisant très lentement, peu à peu, et semblant même retomber quelquefois dans sa barbarie primitive, par toutes les formes de l’esclavage et du servage. Aujourd’hui elle se produit sous le double aspect de l’exploitation du travail salarié par le Capital, et de l’oppression politique, juridique, civile, militaire, policière de l’Etat et des Eglises officielles des Etats, continuant de susciter toujours dans tous les individus qui naissent dans la société le désir, le besoin, parfois la nécessité de commander aux autres et de les exploiter.

On voit que l’instinct du commandement est dans son essence primitive est un instinct carnivore tout bestial, tout sauvage. Sous l’influence du développement intellectuel des hommes, il s’idéalise en quelque sorte, et ennoblit ses formes, se présentant comme l’organe de l’intelligence et comme le serviteur dévoué de cette abstraction, ou de cette fiction politique, qu’on appelle le bien public ; mais au fond il reste tout aussi malfaisant, il le devient même davantage, à mesure qu’à l’aide des applications de la science il étend davantage et rend plus puissante son action. S’il est un diable dans toute l’histoire humaine, c’est ce principe du commandement. Lui seul, avec la stupidité et l’ignorance des masses, sur lesquelles d’ailleurs il se fonde toujours et sans lesquelles il ne saurait exister, lui seul a produit tous les malheurs, tous les crimes et toutes les hontes de l’histoire.

Et fatalement ce principe maudit se retrouve comme instinct naturel en tout homme, sans en excepter les meilleurs. Chacun en porte le germe en soit, et tout germe, on le sait, par une loi fondamentale de la vie, doit nécessairement se développer et grandir, pour peu qu’il trouve dans son milieu des conditions favorables à son développement. Ces conditions dans la société humaine sont la stupidité, l’ignorance, l’indifférence apathique et les habitudes serviles dans les masses ; de sorte qu’on peut dire avec droit que ce sont les masses elles-mêmes qui produisent les exploiteurs, ces oppresseurs, ces despotes, ces bourreaux de l’humanité dont elles sont les victimes. Lorsqu’elles sont endormies et lorsqu’elles supportent patiemment leur abjection et leur esclavage, les meilleurs hommes qui naissent dans leur sein, les plus intelligents, les plus énergiques, ceux mêmes qui dans un milieu différent pourraient rendre d’immenses services à l’humanité, deviennent forcement des despotes. Ils le deviennent souvent en se faisant illusion sur eux mêmes et en croyant travailler pour le bien de ceux qu’ils oppriment. Par contre, dans une société intelligente, éveillée, jalouse de sa liberté et disposée à défendre ses droits, les individus les plus égoïstes, les plus malveillants, deviennent nécessairement bons. Telle est la puissance de la société, mille fois plus grande que celle des individus les plus forts.

Ainsi donc il est clair que l’absence d’opposition et de contrôle continus deviennent inévitablement une source de dépravation pour tous les individus qui se trouvent investis d’un pouvoir social quelconque ; et que ceux d’entre eux qui ont à coeur de sauver leur moralité personnelle devraient avoir à coeur de ne point garder trop longtemps ce pouvoir, d’abord, et ensuite, aussi longtemps qu’ils le gardent, de provoquer, contre eux-mêmes, cette opposition et ce contrôle salutaires.

C’est ce que les membres des Comités de Genève, sans doute par ignorance des dangers qu’ils couraient au point de vue de leur moralité sociale, ont généralement négligé de faire. A force de se sacrifier et de se dévouer, ils se sont fait du commandement une douce habitude, et, par une sorte d’hallucination naturelle et presque inévitable chez tous les gens qui gardent trop longtemps en leurs mains le pouvoir, ils ont fini par s’imaginer qu’ils étaient des hommes indispensables. C’est ainsi qu’imperceptiblement s’est formée, au sein même des sections si franchement populaires des ouvriers en bâtiment, une sorte d’aristocratie gouvernementale. Nous allons montrer tout à l’heure quels en furent les conséquences désastreuses pour l’organisation de l’Association Internationale à Genève
Est-il besoin de dire combien cet état de choses est fâcheux pour les sections elles-mêmes ? Il les réduit de plus en plus au néant ou à l’état d’êtres purement fictifs et qui, n’ont plus d’existence que sur le papier. Avec l’autorité croissante des comités se sont naturellement développées l’indifférence et l’ignorance des sections dans toutes les questions autres que celles des grèves et du payement des cotisations, payement qui d’ailleurs s’effectue avec des difficultés toujours plus grande et d’une manière très peu régulière. C’est une conséquence naturelle de l’apathie intellectuelle et morale des sections, et cette apathie à son tour est le résultat tout aussi nécessaire de la subordination automatique à laquelle l’autoritarisme des Comités a réduit les sections.

Les questions de grève et de cotisations exceptées, sur tous les autres points les sections des ouvriers en bâtiment ont renoncé proprement à tout jugement, à toute délibération, à toute intervention ; elles s’en rapportent simplement aux décisions de leurs comités. « Nous avons élu notre comité, c’est à lui de décider. » Voilà ce que les ouvriers en bâtiment répondent souvent à ceux qui s’efforcent de connaître leur opinion sur une question quelconque […] ; pourvu que leurs comités ne leur demandent pas trop d’argent et ne les pressent pas trop de payer ce qu’ils doivent, ceux-ci peuvent, sans les consulter, décider et faire impunément en leur nom ce qui leur paraît bon. C’est très commode pour les comités, mais ce n’est nullement favorable pour le développement social, intellectuel et moral des sections, ni pour le développement réel de la puissance collective de l’Association internationale. Car, de cette manière, il n’y reste plus à la fin de réel que les n’ayant derrière eux que des masses ignorantes et indifférentes, ne sont plus capables de former qu’une puissance fictive, non une puissance véritable. Cette puissance fictive, conséquence détestable et inévitable de l’autoritarisme, une fois introduite dans l’organisation des sections de l’Internationale, est excessivement favorable au développement de toutes sortes d’intrigues de vanités, d’ambitions et d’intérêts personnels ; elle est même excellente pour inspirer un contentement puéril de soi-même et une sécurité aussi ridicule que fatale au prolétariat » [2]

Conséquences sur les relations avec Marx et ses partisans

Lettre de Michel Bakounine à Anselmo Lorenzo, 10 mai 1872. Locarno

« Mes amis et moi, nous avons commis deux grands crimes : l’un personnel, et l’autre principiel. Tout en rendant complète justice à l’intelligence, à la science du citoyen Marx, aussi bien qu’aux services qu’il a rendus à la cause du prolétariat [3], nous n’avons jamais voulu courber nos têtes devant lui, ni le reconnaître pour notre chef, ayant tous l’idolâtrie en horreur, et une aversion profonde, instinctive et réfléchie en même temps, pour tout ce qui s’appelle autorité, gouvernement, tutelle, individualités dominantes ou des chefs. Voilà notre crime personnel. C’est une révolte contre celui que, dans son pieux enthousiasme, M. Liebknecht, l’un des rabbins subalternes de la synagogue, appelle "son précepteur" [4].

Notre crime principiel n’est pas moins grave. Nous avons osé opposer à la théorie de Marx, théorie essentiellement pangermanique [5] et autoritaire, de l’émancipation économique du prolétariat et de l’organisation de l’égalité et de la justice par l’état, le principe latinoslave, anarchique et rebelle de l’abolition de tous les Etats. En conséquence de ce principe, nous combattons les tendances, aujourd’hui par trop ostensibles de la coterie marxienne à l’établissement d’une discipline hiérarchique, d’un gouvernement et d’une dictature masquée dans l’Internationale même, au profit d’un conseil général quelconque. […] »

Conséquences sur les relations dans les groupes et organisations anti capitalistes

Bakounine Lettre à Sergueï Guennadevitch Netchaïev, 2 juin 1870, Locarno

« Les organisations autoritaires prétendument révolutionnaires sont assimilables à la critique de Bakounine du groupe de Netchaïev [6] : copiant les méthodes jésuitiques, vous étouffez systématiquement en eux [vos partisans] tout sentiment humain et tout sens personnel de la justice (comme si le sentiment humain et le sens de la justice pouvaient être impersonnels !), vous cultivez chez eux le mensonge, la défiance, l’espionnage et la délation, et vous comptez beaucoup plus sur les pressions extérieures, au moyen desquelles vous les tenez, que sur leur force d’âme. De sorte qu’il suffira que les circonstances changent pour qu’ils s’aperçoivent que leur peur du gouvernement est plus terrible que celle que vous leur inspirez, et pour qu’ils deviennent, grâce à vos leçons, d’excellents serviteurs et espions du pouvoir.

Au contraire, une organisation libertaire se fonde sur Franchise absolue entre les membres. Tout jésuitisme est banni de leurs rapports, de même que les méthodes perfides et déloyales telles que l’odieuse méfiance, la surveillance mutuelle, l’espionnage et les dénonciations réciproques, toute critique derrière le dos étant rigoureusement interdite. Si un affilié a quelque chose à reprocher à un autre affilié, il doit le faire à l’assemblée générale et en sa présence. Contrôle fraternel et commun de chacun par tous, contrôle en aucun cas tracassier, mesquin et surtout haineux, lequel remplacera votre système de contrôle jésuitique, et deviendra une éducation morale, un soutien de la force d’âme de chaque membre et le fondement d’une confiance fraternelle mutuelle, sur laquelle reposera toute la force intérieure et partant extérieure de la Société ; »