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FERRUA, Pietro. "Un anarchiste catalan autour du monde"
Article mis en ligne le 19 avril 2012
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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Lecture de :

" Proudhon CARBÓ : Yanga Sacriba. Autobiografía de un libertario, México, Plaza y Valdés, 1991, in-8°, 373 pp., Colección Platino, presentación de Arturo Azuela, portada de Ulises Carbó.

Le nom de l’auteur est bien connu comme appartenant à plusieurs générations d’anarchistes catalans : fils d’Eusebio Carbó (bien que celui-ci, après avoir contribué à le mettre au monde, n’ait eu aucune influence directe sur sa formation, dû à la séparation de ses parents), père de Margarita (historienne bien connue) et d’Ulises
(dessinateur de la belle couverture du livre) et grand-père d’Anna (qui vient de conclure une soigneuse recherche sur la "Casa del Obrero Mundial" ainsi que d’Eulalia (spécialiste d’Elisée Reclus) de la branche mexicaine de la famille ; il reçoit son éducation libertaire plutôt du grand-père maternel, Joaquín Garriga Pons, fondateur d’une section de l’École Moderne de Francisco Ferrer, dont le siège est la maison-même que la famille habite dans le village dit La Bisbal, dans l’arrière-pays catalan.

On aurait de la peine à comprendre le titre (dans quel dictionnaire le chercher ?) que l’auteur nous explique seulement à p. 136. Il correspond au nom d’un de ses sauveurs (il y en aura plusieurs, on le verra sous peu) porté par un jeune africain de ses amis. Il s’agit en fait d’un sobriquet qui, en langue bantoue, signifie "requin élégant". Pour l’illustrer, voilà que le jeune homme en question se jette à l’eau dans une rivière infestée par ces terribles cétacés, nage à côté d’eux et leur caresse le dos, quitte à déguerpir lorsque l’un des moins badins semble se diriger droit vers lui avec un semblant d’agressivité. Cet épisode, qui semble droit sorti d’un conte de fées, n’est pas unique dans l’existence périlleuse de ce militant qui frise la mort plus d’une fois et l’évite pour un poil, tient au merveilleux. Mr. Biddulph, un quaker anglais, le sauve du paludisme et de la misère, Monsieur Sémach le sauve du point de vue scolaire en l’admettant dans l’école de l’Alliance Israélite Universelle (seul "goy" en milieu juif), le commandant Dumont lui sauve la vie disant qu’il avait agi seul dans un complot antimilitariste et anticolonialiste tramé par les deux, Irminio Múñoz le sauva d’une mort sûre qui l’attendait à la gare de Mequinez au Maroc en le faisant descendre du train juste à temps (ce qui coûta la vie au camarade), le journaliste Jacques Berthet le protège en France, Monsieur Boulet lui évite la déportation en Espagne, Juan Marinello le fait libérer à Cuba, où il était de passage lors de son voyage au Mexique, et où il avait été arrêté par la police frontalière et accusé d’être un espion allemand.

Quelle bonne étoile venait toujours au secours de Proudhon Carbó dans des situations extrêmes ? Sans doute pas une étoile mais le comète Halley qu’il verra deux fois dans sa vie, en 1910 et en 1986.

L’autobiographie de Carbó est constellée d’événements extraordinaires , comme on a déjà vu, et auxquels on pourrait en ajouter d’autres, tels que, par exemple, celui des poissons qui nagent mais sont pourvus d’ailes et peuvent aussi voler. Le livre est d’une lecture agréable mais non seulement à cause de ces épisodes, aussi dû à son style séduisant. Carbó a toujours beaucoup lu et de bons auteurs, la langue dont il se sert est très aulique, les images très lyriques (côté ibérique ?) le cadre très rigoureux (influence française ?). La structure du livre est très moderne : narration alternée à la première et troisième personne et chapitres concis.

Ses pages sont truffées de rencontres fascinantes (avec John Dos Passos, Senya Fléchine, Norman Thomas, Cipriano Mera, Emma Goldman, Leon Felipe, Pablo Neruda, José Viadiu, Frederica Montseny, Fabio Fiallo, Alexandre Shapiro, Nicolás Guillén, Manuel Puig, Rabindranath Tagore, André Malraux) ou inattendues (Francisco Franco y Bahamonde, Lázaro Cárdenas, l’évêque de Girona, le Prince Lowenstein).

Les figures féminines abondent : d’abord sa mère, très dévouée à la cause et qui le paya de sa propre vie ; puis Carmen, sa compagne jusqu’à la fin, Mollie Steimer qu’il admire, Libertad Ródenas, qu’il vénère.

Carbó est l’anarchiste du dialogue, comme l’avait été son grand-père, sans quoi ils n’auraient pas conquis, l’un et l’autre. le respect, voire même l’admiration de leurs adversaires politiques ou sociaux. Mais il ne se limite pas à dialoguer, c’est aussi un homme d’action prêt à renoncer à ses aises - comme il le fit plusieurs fois – pour braver les dangers. Il était souvent désigné pour mener à bon terme des missions délicates ou se portait volontaire pour les accomplir. La plus connue de celles-ci était celle de la Crica (épisode de la Révolution Espagnole) , nom d’une colline occupée par on ne savait pas quelle troupe.. Son importance stratégique était capitale. Si elle était encore aux mains des républicains, tant mieux !, sinon des balles mortelles l’auraient atteint. Une fois de plus il échappa au danger et fut vivement félicité par les camarades.

Ses mémoires s’arrêtent peu après son arrivée au Mexique. Dans les dernières pages il a consigné quelques rapides souvenirs de son dernier port du salut. Il est à espérer qu’il ait rédigé un nouveau manuscrit (auquel il ne fait que de vagues allusions) dont on souhaite la publication, car, à la fin de la lecture de Yanga Sácriba on reste sur sa faim : ce précieux document politique, historique et, pourquoi pas ?, aventureux et plein de suspens nous a mis l’eau à la bouche et on est anxieux de savoir si ce nouvel exil lui a tendu de nouvelles embûches ou si ses tribulations ont laissé place à des activités constructives et créatives.

Pietro Ferrua


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