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FERRUA, Pietro. "Naissance d’une bibliothèque"
Article mis en ligne le 29 juin 2012
dernière modification le 24 avril 2015

par r-c.
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En tant que premier bibliothécaire de la collection du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme et seul survivant des premiers collaborateurs de cette entreprise, (tour à tour ont disparu Henri Robert, Giovanni Gozzi, André Boesiger), je suis, en même temps, le premier et le dernier à pouvoir en parler.

Le premier siège de la Bibliothèque fut au 24 bis, avenue Henri-Dunant, sur la Plaine de Plainpalais, dans le grenier d’une bâtisse de deux étages située sur cour. Notre mécène, André Boesiger, tout en ne pratiquant guère le goût de la lecture et n’ayant surtout pas le temps de s’y consacrer, partageait avec nous le culte du livre et ce fut lui qui obtint de l’ancien camarade Burtin (propriétaire de l’immeuble) la pièce supplémentaire qu’il nous fallait ajouter au petit appartement que je louais (pour un loyer symbolique)à l’étage inférieur.

Le fonds de départ était constitué par ce qui restait de la bibliothèque personnelle de Louis Bertoni, soit au 6, rue des Savoises (chez son ancienne logeuse) soit chez Robert (ancien camarade horloger à Neuchâtel), où nous nous rendîmes avec le regretté Giovanni Gozzi (avec qui j’avais beaucoup d’atomes crochus). La famille Robert nous accueillit les bras ouverts, nous aida à charger la voiture et nous offrit une contribution (200 francs suisses ?) , la première que nous reçûmes pour notre initiative . Le "Fonds Robert"contenait les ouvrages appartenant à l’ancienne Bibliothèque Germinal du Groupe franco-italien du Réveil Anarchiste. Les volumes étaient surtout en italien et en français et il y avait de tout : grammaires, dictionnaires, romans, pièces de théâtre, biographies, etc…Nous vendîmes (et, surtout, nous achetâmes nous-mêmes) tout ce qui n’était pas anarchiste, pour alimenter la caisse, ce qui nous permit, plus tard, de nous assurer un peu plus d’espace en louant le local au n.11 de la rue des Granges, où nous déménageâmes [1], lorsque la collection augmenta d’importance.

Le "Fonds Bertoni" était composé surtout de nombreux doublets : l’édition italienne de La grande Révolution de Kropotkine (dont nous découvrîmes après qu’elle avait
été traduite par Benito Mussolini, ce qui nous fut confirmé par une carte postale du triste individu, adressée à Bertoni et lui réclamant ses honoraires pour la tâche accomplie), les Statuts de l’AIT de Berlin, la collection des brochures éditées clandestinement pendant la guerre par Le Réveil Anarchiste , une brochure de Leverdays, des cartes postales reproduisant des portraits de Kropotkine et de Bakounine, etc…

Nous commençâmes également à visiter les antiquaires et à acheter des brochures rares et des manuscrits. Parmi ces derniers je signalerai un cahier de poésies de la main de James Guillaume et des lettres de Jean Grave (incarcéré à Sainte-Pélagie) à Octave Mirbeau et à Camille Pissarro ( un collaborateur artistique et financier assidu à ses initiatives) .

André Boesiger, infatigable, continua de rendre visite aux camarades âgés (je me souviens du tailleur italien Pio Martini et du camarade francophone Gérard Carriat) qui, à leur tour, lui signalaient quels camarades décédés avaient été survécus par des veuves susceptibles de posséder et de bien vouloir céder (gratuitement ou en échange de faveurs) des fonds de documents. La manne nous tomba dessus lorsque nous "héritâmes" le Fonds Gross-Fulpius de Madame Elisabeth Gross-Fulpius qui nous céda tout ce qui était encore en sa possession de la provenance des archives et de la bibliothèque personnelle de son défunt mari (décédé 34 ans auparavant) [2] contenant des merveilles au point de vue correspondance (lettres d’Émile Armand, Louis Bertoni, des frères Bonneff, Lucien Descaves, Sébastien Faure, Luigi Galleani, Nella Giacomelli, William Morris, Max Nettlau, Elisée Reclus, Paul Robin, etc…) et des collections d’anciens périodiques : La Révolte, Les Temps Nouveaux, L’Assiette au Beurre, Le Père Peinard, La Feuille, Le Révolté, etc…

L’importance de nos collections s’accrut alors considérablement grâce aux apports de l’étranger. Nous récupérâmes les archives de CRIA (la Commission de Relations de l’Internationale Anarchiste) conservées par Ildefonso González à Paris, celles du SPRI (Société pour les Relations Internationales) préservées par André Prunier Prudhommeaux à Versailles, celles de la Commission Internationale Anarchiste (issue du Congrès International de Londres de 1958), de Noir et Rouge gardées par Lagant dans la banlieue parisienne, d’Ernest Juin plus connu sous le nom d’Émile Armand (notre membre d’honneur, avec qui je correspondais d’Italie depuis les années ’40) qui était mécontent du traitement que le Musée d’Histoire Sociale avait réservé aux premières caisses de documentation cédées, du Comité Régional de la CNT de Paris, etc…

Ces succès français encouragèrent les vieux camarades suisses et on put bientôt inaugurer un Fonds Frigerio, un Fonds Boesiger

Il ne faudrait pas passer sous silence les contrats [3] que nous établîmes, à l’époque, avec les autres Bibliothèques de Genève. Nous en signâmes avec la Bibliothèque Publique et Universitaire, avec celle des Nations Unies et nous étions en pourparlers avec la Société de Lecture (notre voisine dans la vieille ville) . Nous encouragions les chercheurs locaux et/ou résidant à l’étranger, de consulter nos ouvrages par le truchement du système du Prêt Interurbain et certains y firent recours. Parmi les résidants de Genève je me souviens seulement de quelques noms parmi les premiers lecteurs "professionnels" : Bert Andréas et Marc Vuilleumier.

Dans le siège de la rue des Granges nous avions suffisamment d’espace pour trier les matériaux reçus et je fus vite aidé par un noyau de collaborateurs bénévoles. Parmi ceux-ci je me souviens de quelques noms : Alex Alexiev, Christo Pavlov, Alain et Josette Lepère, André Bernard, Jean-Jacques Langendorf, Alain Thévenet, Marianne Martin, Claude Zveiger, Ivan Ivanov, Giovanni Gozzi, Jean-Pierre Krief, mais je sais que j’en oublie.

De Lausanne, toujours bienvenues, venaient parfois Marie-Christine (qui, de loin, s’occupait déjà de la section scandinave par des correspondances, des traductions et des comptes-rendus de livres) et même, déjà, Marianne, les futures "mères" du C.I.R.A.

Nous recevions également beaucoup de visites de courtoisie de la part de curieux, d’étudiants, de journalistes, de membres ou futurs membres (Armand Mastrangelo, Jean-Claude Favez, Adrien Muller, etc…) de camarades de passage (Guy Bourgeois, Clément Fournier, Jean Ramay, Jean-Jacques Lebel, etc…) de membres d’honneur (Carlos M. Rama, Rudolf Rüdiger, Daniel Guérin, Albert Meister).

Au fur et à mesure que nous complétions les collections, nous les faisions relier en Haute Savoie. Je pense que c’était Alain Thévenet qui s’en occupait. Quelqu’un eut l’idée de créer des codes de couleurs et chaque langue en avait un : cela, pensions-nous, nous aiderait à mieux repérer les volumes sur les étagères. Nous étions toujours occupés à déballer, trier, traduire, translittérer, répondre à la correspondance, recevoir les visiteurs-chercheurs, rédiger le Bulletin , ronéoter, copier des adresses, affranchir et sceller des enveloppes, chercher des articles, aller faire des photocopies, etc…

A cinquante ans de distance, d’autres que nous exercent probablement les mêmes besognes, sans doute devenues plus aisées grâce à l’aide des ordinateurs et de l’espace disponible. Les conditions ont changé, les gens aussi, mais, sans doute, l’esprit reste le même : le sens d’une immense tâche à accomplir que personne ne verra jamais terminée.

Pietro Ferrua

Notes.

1. Le déménagement s’effectua, sauf erreur, en février 1960.
2.
3. On pourra trouver une courte mais compétente biographie de ce militant par les soins d’Alain Thévenet (un de ses premiers articles) dans le Bulletin du C.I.R.A. de mai 1962, p.16-17. La nécrologie est suivie d’une liste des lettres incluses dans les archives.
4.
3. Les détails sont expliqués dans le Bulletin n.2, de l’automne 1959, à p.1.

Notes :

[1Le déménagement s’effectua, sauf erreur, en février 1960.

[2On pourra trouver une courte mais compétente biographie de ce militant par les soins d’Alain Thévenet (un de ses premiers articles) dans le Bulletin du C.I.R.A. de mai 1962, p.16-17. La nécrologie est suivie d’une liste des lettres incluses dans les archives.

Mme Marianne Enckell nous signale que l’on trouve une biographie de Jacques Gross donnant plus de sources sur le site du Chantier biographique des anarchistes en Suisse :

[3Les détails sont expliqués dans le Bulletin n.2, de l’automne 1959, à p.1


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