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BOUHEY, Vivien. "L’antiparlementarisme des anarchistes à la fin du XIXe siècle, plus précisément au moment du scandale de Panama"

Communication du 19 mars 2012 au Centre d’histoire de Sciences Po. pour le séminaire de recherche du Centre d’Histoire Parlementaire et Politique (CHPP) en collaboration avec le Centre d’Histoire « Espaces et Cultures » (CHEC) de l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand

Article mis en ligne le 22 avril 2012
dernière modification le 24 mars 2013
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Au moment du scandale de Panama, la France connaît une flambée d’antiparlementarisme, et les anarchistes ne sont pas en reste. Ce sont en effet des antiparlementaristes militants, qui n’hésitent pas à développer leurs théories dans leurs journaux, leurs brochures et au cours de réunions publiques depuis que le mouvement existe.

Marche des fricoteurs (La), A. Repos Éditeur .

Nous allons nous demander comment caractériser l’antiparlementarisme des anarchistes au moment du scandale de Panama.

Pour répondre à cette question, nous organiserons notre étude en deux temps : tout d’abord nous tenterons de mettre en évidence les fondements idéologiques de l’antiparlementarisme anarchiste ; ensuite, nous montrerons l’action concrète des anarchistes dans ce domaine

Les fondements idéologiques de l’antiparlementarisme anarchiste

Cet antiparlementarisme repose sur un ensemble d’idées développées de manière diffuse au sein du mouvement depuis qu’il existe, réaffirmées bien sûr au moment du scandale de Panama, plus particulièrement entre novembre 1892 et mars 1893, et synthétisées par exemple a posteriori dans les articles de L’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure [1].

Origines de cet antiparlementarisme

Cet antiparlementarisme trouve son origine dans les écrits des grands penseurs antiautoritaires, mais il s’alimente aussi, de manière plus éclectique, de critiques du régime parlementaire venues de tous horizons, de droite comme de gauche, ainsi que d’exemples concrets de dysfonctionnements de ce type de régime comme le scandale de Panama. Cette réflexion sur l’antiparlementarisme s’ordonne autour de quatre grands axes.

Premier axe : la critique du suffrage universel

Le premier axe de la critique porte sur le suffrage universel masculin, fondement du régime parlementaire sous la Troisième République, qui, pour les anarchistes, est une supercherie dont les premières victimes sont les électeurs eux-mêmes, moutons serviles du troupeaux électoral comme les décrit par exemple Octave Mirbeau dans La Révolte [2]. Le suffrage universel est en effet loin d’être ce qu’il paraît être : l’instrument d’émancipation des masses laborieuses. Il est même pour les anarchistes tout son contraire, car il aliène potentiellement la liberté de l’électeur, cela au moins dans deux cas. D’abord dans le cas où le candidat de l’électeur n’est pas élu, ce qui prive celui-ci de représentation et l’oblige à subir la volonté de ceux qui ont été élus. Ensuite dans le cas où le candidat de l’électeur est élu mais où il ne fait pas partie de la majorité, et donc, bien qu’élu, ne peut représenter les intérêts de l’électeur. Les anarchistes ne reconnaissent pas un droit de la majorité qui s’imposerait à la minorité, et revendiquent, au nom de la liberté, un droit du groupe minoritaire identique à celui du groupe majoritaire [3].

Deuxième axe : la critique du système représentatif

Les anarchistes adressent surtout quatre grandes critiques au système représentatif.

Première critique, le système représentatif ne permet pas une bonne gestion des affaires publiques pour deux raisons. D’abord, parce que les députés ne peuvent être compétents sur les sujets très nombreux qui sont débattus (ils ne peuvent être spécialistes en tout) : « la chose publique est si immense, complexe et ardue » en effet « qu’il n’est pas de trop de la participation directe de toutes les intelligences, capacités et forces pour bien la servir » [4]. Ensuite, parce que c’est aussi un système qui ne peut que favoriser la malhonnêteté en permettant à quelques individus seulement de gérer les affaires publiques : comme l’écrit le rédacteur d’un article paru dans le journal La Révolte, les députés sont des voleurs, et cela grâce à « cette incarnation du génie bourgeois, le gouvernement représentatif » [5]. Et comment pourrait-il en être autrement, comme l’écrit l’auteur de l’article « Utopie gouvernementale » paru dans La Révolte en 1892 ? : Vous voulez que « les cinq ou six cents élus auxquels vous livrerez toute la vie économique du pays […] restent intègres ? » [6].

Deuxième critique, c’est un système qui maintient l’électeur dans une attitude de soumission et ne le responsabilise pas, parce que l’élection au suffrage universel d’un député dans le cadre du système représentatif implique en fait - c’est ce que pensent les anarchistes - un renoncement : pour eux, celui qui vote le fait pratiquement toujours avec l’idée (plus ou moins consciente) « de s’abstenir […] de s’occuper de la chose publique » en s’en déchargeant « sur son élu » [7]. Donc le vote est ici l’escamotage d’une prise de responsabilité. Il empêche celui qui délègue de grandir en prenant ses affaires en main car on ne s’instruit pas, on ne s’améliore pas, on ne se fortifie pas « par délégation » [8]. Adoptant une attitude symétriquement opposée à celui qui délègue, l’anarchiste quant à lui, vigilant, refuse de s’absenter partout où son sort se discute et veut peser de toutes ses forces sur les décisions à prendre, appliquant le principe de « faire ses affaires soi-même » [9].

Troisième critique anarchiste du système représentatif : c’est un système qui éloigne l’électeur du pouvoir pour deux raisons. D’abord, comme nous l’avons dit, parce que le candidat de l’électeur peut ne pas être élu ou ne pas faire partie de la majorité. Ensuite, parce que l’élection au suffrage universel de députés et l’existence des chambres, dans leur principe même, interdisent au peuple de gérer directement ses affaires : l’électeur, en donnant sa voix, aliène « sa vie », « son épargne », « sa liberté » [10] en remettant à un autre le soin de décider. Ce type de régime « ôte toute vérité à la représentation de la volonté populaire », et donc « toute valeur au mandat que des élus peuvent recevoir des électeurs » [11]. Et cela serait encore plus vrai en France, comme en témoigne a posteriori L’Encyclopédie anarchiste à l’article « Parlement, Parlementarisme, Parlementaire » :

« Il n’y a dans le monde aucune république aussi exclusivement parlementaire que la nôtre […] le parlement y étant dépositaire d’un pouvoir en quelque sorte sans limite pour une durée beaucoup trop longue […] enlevant à la population tous ses droits et la gestion de ses propres affaires. »

Enfin, quatrième critique adressée au système représentatif : la société française se divise entre masses exploitées et camp des exploiteurs, et le régime parlementaire à la française favorise le camp des exploiteurs, comme en témoigne : 1. Le mode de recrutement des députés, au moins au sénat, qui assure, par le système de l’élection en collège restreint, « la prépondérance de la campagne sur la ville » et « de la classe riche sur la classe pauvre » [12]. 2. L’existence du Sénat, chambre conservatrice qui a pour fonction de contrebalancer le poids de l’Assemblée nationale [13]. 3. Enfin l’existence d’un « si grand nombre » d’autres « institutions » et « de procédés royalistes », que la France républicaine « ressemble beaucoup, de nos jours », à « un pays monarchiste » [14]. Comment expliquer cette situation que rappellent des chansons anarchistes comme Le Député en blouse : « Y a rien d’changé – Ils avaient la r’devance – Et nous avons l’impôt – La cour et le roi de France – Et nous Monsieur Carnot » ? Les anarchistes l’expliquent en rappelant que ce régime est né dans les années 1870 d’arrangements entre monarchistes et républicains [15].

Troisième axe : la critique des parlementaires

Après le suffrage universel et le système représentatif, la critique du régime parlementaire en France vise les parlementaires eux-mêmes : qui sont-ils ? Ce sont la plupart du temps des représentants de la classe exploiteuse pour deux grandes raisons : 1. Parce que les lois elles-mêmes, comme nous l’avons vu, favorisent leur entrée au parlement. 2. Mais également parce que, même quand les députés sont des hommes du peuple animés des meilleures intentions, ils finissent par s’éloigner de leurs électeurs et par se ranger dans le camp des exploiteurs en ayant pour seul souci d’asseoir leur position et de favoriser leur propre bien-être plutôt que de gérer les affaires publiques dans l’intérêt des mandants, cela parce que le pouvoir corrompt [16] :

« L’homme quel qu’il soit, porté au pouvoir suprême par un courant général des idées, se dira nécessairement qu’il a été choisi parce que sa pensée, son talent, son génie sont supérieurs à tous, et il imposera sa volonté […]. Il organisera nécessairement la société à son profit, et son soin le plus constant sera de consolider sa position. »

Et à quoi ce député ressemble-t-il pour le physique et le caractère ? Pour Octave Mirbeau dans La Révolte, « notre député est un député comme ils le sont tous : ignorant, microcéphale et respectueux » [17] ; pour l’auteur de la chanson anarchiste Le Député en blouse, il est « bien mis », de « mine fière », et se « fait du lard » car « nuit et jour il fait ripaille » ; il a un « gros ventre qu’engraisse le suffrage universel » et ne songe qu’à son avancement : « quand il est élu, il vous tourne le cul ». Comme l’écrit l’auteur d’un article de L’Encyclopédie anarchiste, il se préoccupe peu de faire ce pour quoi il a été élu, ce dont témoigne l’absentéisme au moment des sessions. C’est un profiteur qui perçoit des indemnités parlementaires conséquentes, touche des pots-de vin, et qui se dispense de rendre des comptes à la justice [18]. Enfin, c’est un homme qui, pour se maintenir au pouvoir, est prêt à toutes les compromissions, ce qui explique les mensonges faits aux électeurs. Les anarchistes posent ainsi en axiome qu’« est nécessairement élu le candidat qui, pendant une période électorale, aura le plus promis » [19].

Quatrième axe : la critique de la loi

Ces députés sont à l’origine de la loi, et celle-ci est nécessairement mauvaise pour cinq raisons surtout : 1. Parce qu’au moment de son adoption, par le biais du vote, une majorité s’impose à une minorité. 2. Parce qu’elle est fondement aliénante [20] :

« La loi est un acte par lequel une puissance quelconque impose à un milieu, quel qu’il soit, des dispositions conformes à sa volonté. »

3. Parce que les députés ne peuvent pas être compétents sur tous les sujets comme nous l’avons dit 4. Parce que leur propos n’est pas de faire ce pour quoi ils ont été élus mais de conforter leur position 5. Surtout, parce que « la chambre étant une institution au service de la bourgeoisie et du haut capital » [21], la loi est nécessairement l’instrument de la caste dominante car elle lui permet de maintenir le peuple sous sa domination [22] :

« Les lois n’ont pour objet que de régulariser l’injustice, d’assurer la domination des plus forts sur les plus faibles. »

Alors à tous ces égards, le scandale de Panama est une leçon de chose pour les anarchistes.

Le scandale de Panama : une leçon d’antiparlementarisme anarchiste

Ce scandale n’est en effet pas l’occasion pour les anarchistes de développer les mécanismes complexes qui ont amené certains députés à s’enrichir, mais plutôt de faire une leçon de choses de l’anarchisme [23] :

« La crédibilité du système représentatif s’effondre ici […] mieux que tous les philosophes du monde [les panamistes Arton et Reinach] auront prouvé aux plus imbéciles l’imbécilité de tenir un gouvernement représentatif. »

Il est d’abord pour eux l’occasion de tenter de montrer qu’ils sont les seuls vrais défenseurs du peuple : « Nous, les anarchistes, les seuls à part deux ou trois penseurs qui avons attaqué en face le système parlementaire » [24]. Il est ensuite l’occasion de prouver à tous que la critique anarchiste du régime parlementaire est fondée, que les députés, ces « bandits », ces « chourineurs », ces « jean-foutre de la haute », ces « bouffe-galettes » (pour reprendre des expressions qui apparaissent à la fois dans La Révolte et Le Père Peinard) sont à la fois incompétents et malhonnêtes, ne recherchant que leur profit personnel [25]. Il est aussi l’occasion d’affirmer que, finalement, les députés ne font que ce que font tous les bourgeois : « Des Panama, il s’en produit tous les jours ! Toute l’organisation actuelle n’est qu’un vaste Panama » [26]. Il est encore l’occasion de dénoncer une triple injustice, à un moment où les anarchistes sont persécutés à cause des attentats. Première injustice : ce ne sont pas ceux qui travaillent qui récoltent les bénéfices de ce travail ; c’est toujours l’exploiteur, qui les vole, d’une manière ou d’une autre. Deuxième injustice : le monde est un monde renversé, et pendant que les miséreux dorment en prison, les vrais voleurs sont en liberté et dirigent le monde [27] :

« Et pendant que ces riches gas [Faugoux, Etiévant et le Petit Biscuit] sont dans les horribles prisons de la République, les gros filons du Panama se pavanent avec les millions qu’ils ont barbotés au populo. »

Troisième injustice : on ne peut pas se fier à la justice bourgeoise, comme le rappelle Le Père Peinard : « On les condamnera », cela « ne fait aucun doute ! ». « Oh mais ils s’en sortiront avec quelques mois de prison » [28]. Il est enfin l’occasion de dire et d’espérer la révolution pour trois raisons. Parce que toutes les révolutions ont été précédées de scandales semblables qui réveillent les peuples : La Révolte rappelle ainsi que la révolution française a été précédée par l’affaire du collier de la Reine [29]. Parce que des réformes ou encore l’élection d’une nouvelle chambre ne changerait rien : le pouvoir corrompt, comme le montre l’exemple des socialistes qui sont des « chercheurs de sièges » et qui, désormais « hommes de gouvernement », sont en même temps devenus « des crapules » ; d’ailleurs « quiconque saisira ce pouvoir le deviendra […] » [30]. Enfin parce que la République doit tout simplement mourir : « Galvaniser encore le cadavre ? Essayer de le ramener à la vie ? ». « […] Elle doit mourir » [31].

Alors, sur cette base idéologique, quelles sont les actions concrètes des anarchistes dans le domaine de l’antiparlementarisme ?

Les actions concrètes des anarchistes dans le domaine de l’antiparlementarisme

L’antiparlementarisme anarchiste trouve sa première expression à travers les structures mêmes du mouvement, structures que les compagnons ont bâties au début des années 1880

Dans leur « organisation » [32], les anarchistes refusent en effet à la fois le principe du vote et tout système de représentation fondé sur le vote [33]. Ainsi, à l’intérieur d’une grande ville comme Paris, le mouvement s’articule, sur des groupes plus ou moins structurés, constitués sur une base affinitaire, des groupes qui entretiennent des liens les uns avec les autres entre autres grâce à :

1. Des compagnons pouvant appartenir à différents groupes en même temps, qu’ils animent.

2. Des « réunions de tous les anarchistes de Paris et de la banlieue » auxquelles assistent qui veut, qui permettent aux militants de se rencontrer.

3. Des « comités » plus ou moins stables créés lorsque le besoin s’en fait sentir, ayant vocation à rassembler des délégués (sur la base du volontariat, de manière informelle, non à la suite d’un vote des militants) de deux, voire trois, voire de tous les groupes de l’endroit pour les faire coopérer plus ou moins temporairement afin d’éditer une brochure ou un journal, de préparer une manifestation ou tout autre type d’action.

La prise de décision repose sur la discussion et la recherche du consensus [34].

Quant aux leaders du mouvement, car bien sûr il y en a, ils se distinguent des autres militants non par une place institutionnalisée – résultat d’un vote par exemple – dans une hiérarchie formalisée, mais par, éventuellement, un passé glorieux de militant, des aptitudes (force, autorité naturelle, charisme, talent d’organisateur, d’orateur, talent de plume), ainsi qu’une capacité à s’investir dans les activités du mouvement : à être un acteur direct des événements [35].

L’antiparlementarisme anarchiste s’exprime également à travers la propagande écrite anarchiste

La propagande antiparlementaire peut d’abord être véhiculée par l’écrit : à la fois les journaux, les affiches et les brochures [36].

L’antiparlementarisme anarchiste s’exprime également à travers la propagande orale anarchiste

Elle peut être également véhiculée par oral, de manière formelle ou informelle : à travers par exemple des chansons entonnées dans la rue ou à l’atelier (comme par exemple Le Député en blouse sur l’air de la cantinière du 113e) ou à travers des discours prononcés lors de grandes réunions publiques [37].

La propagande par le fait dans le domaine de l’antiparlementarisme : une forme de propagande originale

Elle peut aussi être véhiculée par le biais de ce que les anarchistes appellent la « propagande par le fait », que l’on réduit en générale abusivement au « terrorisme » anarchiste. Qu’est ce que la propagande par le fait ? c’est en effet simplement exprimer à travers un acte, l’idée que l’on veut véhiculer [38].

La première forme que pourra prendre la propagande par le fait anarchiste est l’abstentionnisme, qui est loin, les anarchistes s’en défendent, d’être un oreiller de paresse, mais présuppose une action de résistance, de défense, de révolte. Elle est l’occasion pour eux de réclamer le droit d’être présent quand sont discutées les affaires qui les touchent car ils refusent que quelqu’un les représente. Et face aux socialistes parlementaires qui les accusent de faire le jeu de la bourgeoisie en refusant de voter, les anarchistes rappellent que voter, c’est contribuer à l’existence de classes antagonistes, et que l’électeur est comme le « religieux qui veut rester plongé dans son obscurité » [39].

La deuxième forme que prend la propagande par le fait réside dans l’élection de « candidats anarchistes », au moment des élections législatives entre autres, élections qui deviennent une sorte de rituel antiparlementaire : il s’agit pour les anarchistes de présenter aux électeurs un candidat « pour la forme » dans une circonscription, c’est-à-dire un candidat abstentionniste, cela lors d’une véritable campagne électorale. La plupart du temps, ces campagnes exigent une certaine concertation de la part des groupes anarchistes locaux, d’abord pour rassembler des fonds nécessaires à la campagne, et ensuite, pour éditer des affiches ou louer des salles de réunion : ainsi à Paris, en 1893 par exemple, on apprend que les compagnons parisiens ont décidé d’organiser « plusieurs permanences » pendant la période électorale, qu’ils « iront en grand nombre dans chaque réunion [publique] » et « tâcheront de s’emparer du bureau par la force [...] » ; enfin, qu’« on distribuera aux assistants de vieux manifestes du Père Peinard et des journaux anarchistes [...] » [40]. Et nous connaissons les noms de quelques-uns de ces candidats abstentionnistes [41].

Enfin, la propagande par le fait s’incarne dans des attentats qui doivent véhiculer l’idée qu’il faut détruire le régime parlementaire. Le plus célèbre est celui qui frappe la Chambre des députés le 9 décembre 1893 à 4 heures de l’après-midi. Auguste Vaillant avoue avoir lancé la bombe et son procès commence devant les Assises de la Seine le 10 janvier. Vaillant insiste au cours des débats sur le caractère politique de son action, se présente comme un désespéré de l’ordre social et dit parler au nom des masses exploitées. Maître Labori qui le défend, dans sa plaidoirie, le présente également comme un homme politique. L’acte de Vaillant, qui a eu pour objectif de véhiculer les théories anarchistes prônant la suppression du système parlementaire, s’exerce à l’encontre d’un parlement discrédité par le scandale de Panama et rencontre une certaine approbation. Ainsi, selon un rapport de police du 12 décembre 1893 [42] :

« Il serait téméraire de croire que le mouvement de réprobation contre l’attentat du Palais Bourbon a été unanime. Si dans le monde des affaires, la bourgeoisie et dans les familles […] on a protesté avec indignation, il n’en est pas de même parmi les ouvriers [...]. Ils trouvent un cri de guerre qui sort de la misère générale qui les accable depuis plus de 10 ans. »

Condamné à mort, Vaillant est exécuté le 5 février 1894 et meurt au cri de : « Mort à la société bourgeoise et vive l’anarchie ! »

Quels sont les objectifs des anarchistes

Sur ce point, la réponse d’Errico Malatesta à la question de Jules Huret, qui l’interview à Londres pour Le Figaro en lui demandant par quoi les anarchistes veulent remplacer « ce gouvernement », est claire : « il est à détruire » [43], ce qui est le seul préalable à tout grande œuvre de reconstruction.

Conclusion

Ce discours antiparlementaire des anarchistes nous conduit en fin de compte à rappeler ce que sont pour les compagnons la « République parlementaire » et « l’antiparlementarisme ».

Ainsi, la République parlementaire est un régime qui prétend favoriser les intérêts de la masse et qui donne « l’illusoire et éphémère satisfaction » à l’homme « de se croire libre politiquement », « alors qu’il est enchaîné dans des lois […] dont il forge lui-même les mailles ». Elle est un outil de la bourgeoisie, qui finalement accomplit ce tour de force « d’emprisonner le peuple dans la liberté » [44].

Quant à « l’antiparlementarisme », il vise, selon la définition qu’en donne L’Encyclopédie anarchiste, à « établir l’impuissance et la pourriture morale des assemblées parlementaires » ; à « montrer l’incohérence et l’absurdité du système représentatif » ; à « prouver par des faits courants la malfaisance d’un régime qui, en conférant au Parlement un pouvoir en quelque sorte sans limite pour une durée beaucoup trop longue et qui gère tous les intérêts d’une nation, enlève à la population tous ses droits et la gestion de ses propres affaires » [45].

Il nous permet aussi de le caractériser en insistant sur quatre dimensions :

1. L’antiparlementarisme des anarchistes est un antiparlementarisme idéologique.

2. Il exprime, au sein du politique, un désir de liberté et une volonté de participer directement à la chose publique, que ne doit contrarier ni un droit de la majorité, ni l’existence de représentants élus.

3. Il exprime également une véritable méfiance pour tous ceux qui détiennent un pouvoir quel qu’il soit, parce qu’ils n’ont d’autre objectif – car le pouvoir corrompt l’homme – que de tromper et de maintenir la classe exploitée dans une situation de soumission.

4. Il s’inscrit dans une réflexion qui dénie tout droit à l’existence de l’Etat (ce dernier permettant l’exploitation de l’homme par l’homme), quel que soit sa forme, et qui fait confiance à l’individu, éveillé, responsable, et acteur direct du monde dans lequel il vit, en lutte permanente par l’action individuelle ou collective contre un monde appelé à disparaître.

Notes :

[1Sébastien Faure (dir.), L’Encyclopédie anarchiste, Paris, Librairie internationale, 1925-1934, 2893 p., 4 vol., mise en ligne sur le site : http://www.encyclopedie-anarchiste.org.

[2Supplément littéraire de La Révolte, n°8, 29 novembre-4 novembre 1892.

[3L’Encyclopédie anarchiste, article « Abstentionnisme ».

[4Ibid.

[5La Révolte, n°12, 4-10 décembre 1892 : « Le régime parlementaire ».

[6Ibid., n°14, 17-23 décembre 1892 : « L’Utopie gouvernementale ».

[7L’Encyclopédie anarchiste, article « Abstentionnisme ».

[8Ibid.

[9Ibid.

[10Article d’Octave Mirbeau dans le supplément littéraire de La Révolte du 24 octobre au 4 novembre 1892.

[11La Révolte, n°11, 19-25 novembre 1892 : « La Question sociale ». Interview de Errico Malatesta par Jules Huret du Figaro.

[12L’Encyclopédie anarchiste, article « Parlement, Parlementarisme, Parlementaire ».

[13Ibid., article « Chambre ».

[14Ibid., article « Parlement, Parlementarisme, Parlementaire ».

[15Ibid.

[16La Révolte, n°9, 12-18 novembre 1892 : « Contre le pouvoir ».

[17Supplément littéraire de La Révolte, 29 octobre-4 novembre 1892, op. cit.

[18L’Encyclopédie anarchiste, article « Parlement, Parlementarisme, Parlementaire ».

[19Supplément littéraire de La Révolte, 29 octobre-4 novembre 1892, op. cit.

[20L’Encyclopédie anarchiste, article « Loi ».

[21Ibid., article « Chambre ».

[22Ibid., article « Loi », citation de l’ouvrage de A. Laisant, L’Illusion parlementaire.

[23La Révolte, n°12, 4-10 décembre 1892, op. cit.

[24Ibid.

[25Ibid.

[26La Révolte, n°22, 11-17 février 1893 : « Le pillage organisé ».

[27Le Père Peinard, n°198, 1er-9 janvier 1893.

[28Ibid., n°201, 22-30 janvier 1893 : « Pour quand le dégorgement des sangsues panamistes ».

[29La Révolte, n°12, 4-10 décembre 1892, op. cit..

[30Ibid.

[31La Révolte, n°20, 28 janvier-4 février 1893 : « La Commune ».

[32Sur l’usage de ce mot, voir Vivien Bouhey, « Réponse à Romain Ducoulombier ».

[33Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, PUR, 2008, 494 p.

[34Pour une réflexion sur la prise de décision au sein des structures du mouvement, on se reportera notamment à : Simon Luck et Irène Pereira, "L’impératif délibératif dans les organisations anarchistes", www.participation-et-democratie.fr.

[35Vivien Bouhey, « Les leaders anarchistes parisiens du milieu des années 1880 à 1894 », communication à l’ESSHC à Glasgow en avril 2012.

[36Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République,op. cit., p. 108 sqq.

[37Ibid., p. 96 sqq.

[38Ibid., p.136 sqq.

[39L’Encyclopédie anarchiste, article « Abstentionnisme ».

[40P. Po. B.A./78, rapport du 27 juillet 1893

[41Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République,op. cit., p. 143 sqq.

[42P. Po. B.A./78.

[43La Révolte, n° 11, 19-25 novembre 1892 : « La question sociale ».

[44L’Encyclopédie anarchiste, article « Démocratie »

[45Ibid., article « Antiparlementarisme ».


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