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CREAGH, Ronald. "Le Congrès anarchiste de Londres (1881) et les Etats-Unis"
Article mis en ligne le 6 mars 2011
dernière modification le 24 avril 2015

par r-c.
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Extrait légèrement revu de L’anarchisme aux Etats-Unis (Publications Universitaires Européennes, Série XXXI Sciences Politiques, vol. 53) Berne, Francfort-s.Main, New York, Nancy : Peter Lang, 1983. 2 vol. (épuisé). Nouvelle édition : Paris : Didier Erudition, 1986. 2 vol. Tome 1 p. 611-619.

L’annonce

Le Congrès socialiste-révolutionnaire de Londres (14-19 juillet 1881) dont Johann Most a été l’une des chevilles ouvrières, réunit quelques-unes des grandes figures du mouvement anarchiste : Pierre Kropotkine, Louise Michel, E. Malatesta, F. Merlino. Emile Pouget n’y a jamais été présent, malgré ce qu’affirment certains auteurs, sur la foi d’un rapport de police.

Ce Congrès est une réponse anarchiste à l’annonce de Coïre, car Most redoute d’y voir une piètre réédition du Congrès de Gand qu’il avait peu apprécié (Freiheit, 19 juin 1880). Le Révolté, très sollicité par les socialistes-démocrates, répondit qu’un Congrès devait être une affaire d’organisations, non de rédacteurs de journaux, ce qui était une invitation déguisée aux divers groupes pour qu’ils prennent position.]].

Cet événement permet à l’historien de dénombrer les premiers groupes américains qui adhèrent à ce nouveau courant ou même, déjà, à l’anarchisme. Il découvre une répétition générale des thèmes qui seront présentés dans la presse communiste libertaire pendant trois décennies. Il constate que la prise de conscience, à Londres, d’un esprit internationaliste, a stimulé la formation aux Etats-Unis du Social Revolutionary Party et de ses successeurs, plus explicitement anarchistes.

Le tableau des groupes et délégués se présente ainsi :

LOCALITÉ GROUPE LANGUE DÉLÉGUÉ(E)
New York Section new-yorkaise du "Socialistic Labor Party" allemande Johann NEVE
New York Club socialiste-révolutionnaire allemande Carl Seelig
Philadelphie Groupe socialiste-révolutionnaire allemande Carl Seelig
Boston "Boston Revolutionists" anglaise Marie P. Le Compte
Paterson, N.J. Groupe socialiste-révolutionnaire française Gustave Brocher
Adams County, Iowa Communauté des Icariens française Gustave Brocher

soit au total dix groupes représentés par quatre délégués, dont deux (C. Seelig et Mlle LeCompte) ont traversé l’Atlantique, comme aussi un Bostonien d’adoption, Edward Nathan-Ganz, mandaté par la Confederacion de los trabajadores mexicanos. Ce dernier est doté d’une forte personnalité qui écrase quelque peu les deux autres aux yeux du reste des participants [1]

Comment expliquer une aussi faible participation ?

L’invitation au Congrès a probablement été discutée dans les principaux centres industriels américains. Une lettre de Victor Drury propose une liste de personnalités à inviter : J. P. McGuire, T. Millot, d’anciens camarades de l’Association Internationale des Travailleurs de Philadelphie, ville où seul le groupe allemand exprime son approbation au mouvement [2] Elle est journaliste au Labor Standard ; elle y a tenu une chronique de New Bedford, ville natale de Benjamin Tucker. Elle a depuis été associée à l’équipe de rédaction. Après avoir ainsi largement contribué à l’augmentation du tirage et à l’intérêt du journal, elle abandonne celui-ci, probablement le 2 juillet 1881, pour se rendre au Congrès : son rédacteur en chef n’insère même pas un mot de remerciement. [3]

Un groupe particulièrement représentatif est la section new-yorkaise du Socialistic Labor Party. [4]

Deux groupes français vont déléguer leurs pouvoirs à Gustave Brocher : le groupe de Paterson, dans le New Jersey, et les Icariens de l’Iowa. [5]

Délégué désigné sous le No. 30, Gustave Brocher collabore avec le Cercle international d’études sociales de Londres, ainsi qu’avec les groupes russes, italiens et français.
]] Les Icariens, membres de la société fondée par Etienne Cabet, lui ont écrit par l’intermédiaire d’Emile Péron. Ils expriment leur adhésion à cette rencontre, lui demandent de défendre "les principes du Communisme-Libertaire" et de travailler à l’union des divers courants socialistes [6].

Au cours du Congrès

Le rapport sur la situation américaine est établi par Marie P. LeCompte, bien placée du fait de sa connaissance du monde du travail et du journalisme de la côté est. Elle présente une synthèse intéressante, car si les faits racontés peuvent aujourd’hui nous sembler indûment grossis et déformés, le discours traduit sans doute les rumeurs qui agitent les milieux ouvriers, les données que les révolutionnaires américains sélectionnent pour construire une vision de l’histoire assurément bien différente de celle des manuels.

Des événements de 1877, la déléguée tire la conclusion que le renversement du pouvoir était à la portée des masses ; la grève des chemins de fer et les épisodes de Pittsburgh, en particulier, avaient profondément impressionné l’Est ; ce qui faisait défaut, c’était des groupes révolutionnaires forts. Dans le présent, des courants insurrectionnels continuaient à agiter le pays : la Land League irlandaise, les Molly Maguires qui, selon elle, se manifestaient encore malgré la répression, les mouvements de protestation de Californie, les AntiLorrilard Bands, sociétés secrètes qui pratiquaient le boycott des patrons briseurs de grève et défendaient les ouvriers au besoin par la violence, les "Révoltés des mers" qui plaçaient leurs membres sur les navires des émigrants pour inciteur ceux-ci à se révolter contre les mauvaises conditions de voyage qu’on leur imposait, et, enfin, les Tramps, travailleurs itinérants, sans domicile fixe :

"Ce sont les plus développés des révolutionnaires. Ils n’appartiennent à aucune classe, étudiants, acteurs, buralistes, ouvriers, ils ont été jetés dans la rue par les banqueroutes, par les spéculations de grandes maisons de commerce et d’industrie ; mais surtout, ce sont les grandes filatures et usines, par leurs lockouts, qui comblent les rangs des Vagabonds. Rentrés dans une usine, ils y apportent l’esprit du vagabond des grandes routes et les mêmes haines, contre "le gros fermier" qui leur refusait du pain quand ils mouraient de faim, contre les chefs qui les font travailler comme des nègres. Les patrons disent qu’un seul tramp suffit pour mettre la gangrène dans tout le trouveau des ouvriers dociles jusqu’alors." [7]

Les Icariens qui ont écrit à Brocher lui ont envoyé, avec leur lettre, un numéro de leur journal, le Communiste libertaire. Ils y exposent leurs opinions : athéisme, rejet de toute métaphysique au profit de l’expérimentation et de l’observation scientifique, foi dans la nécessité de l’organisation et certitude qu’une révolution violente est inévitable.

Ils ajoutent :

En économie sociale ou sociologie, nous sommes communistes. Nous sommes cnvaincus que de toutes les règles sociales, la plus belle, la plus féconde et surtout la plus juste est : De chacun selon ses forces - à chacun selon ses besoins. Mais nous n’admettrons ce communisme qu’avec l’adjonction de la plus grande somme possible d’autonomie et de liberté individuelle dans tout ce qui ne relève point nécessairement et directement de la société.

Comme on peut le voir, ces Icariens se sont écartés des principes de Cabet, leur fondateur, et se rapprochent au contraire des positions de Bakounine :

En politique nous ne sommes pas des politiciens. Car outre des enseignements positifs qui se dégagent de la philosophie de l’histoire, la plus simple induction tirée des faits présents suffit pour reconnaître que fatalement par une loi sociologique inéluctable, les institutions politiques d’une société donnée ne peuvent être que le reflet de ses institutions économiques. Dès lors, notre politicisme ne peut se borner qu’au fédéralisme, autrement dit à la fédération de toutes les collectivités humaines dont les moeurs, la langue, le caractère, les besoins, ou s’implement les désirs s’opposent à la fusion dans l’unité communale, nationale ou continentale. [8]

Malgré cet accord sur les objectifs, les Icariens sont mal acceptés par les congressistes, peu enclins aux créations de communautés, en dépit de Gustave Brocher qui affirme que l’exemple donné dans ces expériences prouve la viabilité d’un mode de vie perçu par un grand nombre comme étant utopique.

Les congressistes se rallient à la stratégie générale que présente Pierre Kropotkine, qui vient juste de sortir de la prison de Clairveaux en France, et qui représente le journal Le Révolté :

"Nous croyons que, pour que la prochaine Révolution ne soit pas escomptée par la bourgeoisie, il faut qu’lle porte un coup décisif à la propriété individuelle : qu’elle procède dès le début même à la prise de possession par les travailleurs de toute la richesse sociale, pour la mettre en commun."

C’est le peuple seulement, c’est-à-dire "les travailleurs des villes et les paysans insurgés contre tout pouvoir," et non la bourgeoisie révolutionnaire, qui peut renverser le système économique. Par conséquent, le rôle des petits groupes révolutionnaires est de chercher à organiser cette masse :

"Nous devons nous noyer dans l’organisation populaire, nous inspirer de leurs haines, de leurs aspirations, et les aider à traduire ces aspirations et ces haines par des faits. Lorsque la masse des travailleurs sera organisée et que nous serons avec elle, pour accentuer son idée révolutionnaire, pour y faire germer l’esprit de révolte contre le capital – et les occasions ne manqueront pas – alors nous aurons le droit d’espérer que la prochaine révolution ne sera pas excamotée, comme l’ont été les révolutions précédentes, qu’elle sera la révolution sociale."

Au plan des tactiques, les militants des Etats-Unis admettent qu’il faut pénétrer dans toutes les organisations ouvrières. Sans rejeter la propagande ostensible, condition indispensable pour atteindre les masses, ils soulignent la nécessité de groupes secrets. Marie LeCompte insiste sur le besoin d’une presse clandestine, de petites feuilles imprimées dans toutes les langues. [9]Nathan-Ganz se bat pour que le congrès recommande aux futurs militants l’étude des "sciences techniques et chimiques" ou, pour le dire sous une forme moins voilée, des techniques de fense et de destruction, et en particulier des explosifs. C. Seelig trouve que les congrès entraînent un gaspillage de temps et d’argent : ils doivent donc correspondre aux besoins de concertation entre les groupes, aux nécessités de la lutte, et n’être jamais obligatoires. Tous, même les Allemands des Etats-Unis, insistent vivement sur l’indépendance des organisations nationales, en opposition aux conceptions centralistes des marxistes. Enfin, Nathan-Ganz et Gustave Brocher demandent l’établissement d’un comité de liaison limité à l’acheminement de la correspondance, et ils s’opposent à la création d’un bureau national.

Un résultat collatéral de ce congrès est la rencontre par Emile Brocher de Victorine Rouchy, réfugiée de la Commune de Paris, qu’il épousera par la suite. [10]. Elle sera l’auteure de Souvenirs d’une morte vivante (Paris 1908). Voir aussi (en anglais)

La réception aux Etats-Unis

Vu des Etats-Unis à travers le prisme de Nathan-Ganz ou l’enthousiasme débordant de Marie LeCompte, le congrès de Londres apparaît comme une réussite. Les commentaires se font dithyrambiques :

"Le Congrès de Londres signifie le début de la Révolution sociale, de cet ouragan inévitable, sublime et terrible, destiné à purifier la lourde atmosphère présente et à disperser les nuages qui couvrent cette image sublime : le Bonheur universel et la Liberté Universelle."

Le journal Liberty de Tucker présente le compte-rendu assez fidèle de son "correspondant spécial," [Nathan-Ganz] [11]. Peu après, une lettre de Rotterdam, publiée par le même journal, suggère de susciter un Congrès américain, en harmonie avec les idées de Londres. Pourquoi pas, après tout ? Même la pacifique Labor Review, entre les mains des socialistes fidèles à la ligne politique, n’a pas hésité à présenter un résumé de l’intervention de Mademoiselle LeCompte.

Notes :

[1Nettlau, op. cit. t. III, p. 191. Voir aussi sa lettre à Tucker, citée plus haut...

[2Fonds Boucher, "Congrès 1881", f. 115. McGuire fut délégué par le parti socialiste ouvrier au Congrès international socialiste de Coïre (2-5 oct. 1881), cf. Arch. de la Préfecture de Police, Paris (B/A 30). La "Jeune Icarie" mandata B. Malon pour cet autre rassemblement.

L’idée d’une révolution sociale dans leur pays est parfaitement étrangère au gradualisme des socialistes anglo-saxons. Il est vraisemblable que le seul groupe américain qui montre pour cet objectif quelque enthousiasme (et qui comprend peut-être Benjamin R. Tucker), est aussi celui qui est le plus sensible à ce qui se passe en Europe. Pour leur part, les Allemands sont absorbés par les dissensions au sein du mouvement socialiste, et c’est aussi le cas des autres groupes ethniques. Seuls les rares cercles locaux qui ont tranché en faveur d’une thèse ou d’une autre sont à même d’aboutir à une décision. A la réflexion, il est remarquable que des associations aient répondu favorablement et qu’elles se soient donné la peine de payer le voyage à des délégués, alors que la défunte A.I.T. n’avait fait le même effort qu’au moment de son plus grand essor, pour le rassemblement de La Haye (1872), . La variété géographique des centres touchés, le caractère international des groupes corroborent ce jugement. En tout cas, l’invitation au congrès a contribué à décanter la situation américaine en incitant les uns à se déterminer plus vite et, par la suite, à entraîner les autres dans le sillage.

Dans la ville de Boston, où l’Américain Benjamin R. Tucker, éditeur du journal anarchiste individualiste Liberty cotoie l’allemand Nathan-Ganz et la française Marie P. Le Compte, le groupe des "Boston Revolutionists" délègue à Londres cette jeune femme, qui plus tard se retrouvera au côtés de Louise Mihel. [[Miss M. P. Le Compte, "whose tongue and pen has been so devoted to the Revolutionary Movement," est déléguée par un mandat daté Boston, June 22, 181, signé John W. Wilkinson, Pres., Walter Elliot, sec. Archives Brocher, ms cité, f. 29. Voir aussi Max Nettlau à B. R. Tucker, 1 ms. n. d. [1937 ?], Vienne, à "Tucker : Correspondence," Fonds Tucker, New York Public Library, lettre qui dans ce carton porte le No. 36.

[3La dernière chronique signée par Marie Le Compte date du 2 juillet 1881. Le journal ne donnera aucun compte-rendu du Congrès de Londres.

[4Sur la section new-yorkaise du "Socialistic Labor Party", voir "Die Section New York der Sozialistischn Arbeiter-Partei an die Bevëlkerung der Vereinigten Staaten," Archives Gustave Brocher, "Congrès 1881, f. 98 (Institut International d’Histoire Sociale, Amsterdam : "Frank, organisateur, Klaessig, secr." L’autre côté comporte une note manuscrite signée de C. Seelig. ] Des membres de ce collectif participent aussi au Club socialiste-révolutionnaire de New York. Par exemple, Justus H. Schwab, président de la première, occupe avec W. Hasselmann une place de choix dans la cellule socialiste. Pour sa part, le club enverra Carl Seelig, révolutionnaire convaincu mais peu intelligent, s’il faut en croire Gustave Brocher.

La section new-yorkaise du Socialistic Labor Party est hésitante au début. Elle demande à Londres les noms et le nombre des participants ; elle veut savoir quelles mesures ont été prises pour assurer le succès de la rencontre. Ses doutes dissipés, la section adopte les principes socialistes-révolutionnaires et mandate à Londres Johann Neve, collaborateur précieux de la Freiheit de Johann Most, et l’un des meilleurs amis de celui-ci.

Ce choix est particulièrement significatif. Johann Neve faisait partie du Kommunistischer Arbeiterbildungsverein. Alors que Most était à ce moment dans une prison anglaise, pour avoir crié trop fort son approbation d’un attentat des Irlandais, Neeve assura la parution du journal de celui-ci, la Freiheit. Ainsi, bien que Most ne fut pas présent au Congrès, ses idées étaient représentées par Neve, et aussi par les trois délégués de son cercle allemand. Lors du Congrès, Neve portait le Numéro 7, car les noms étaient gardés secrets. [[Johann Neve (12 avril 1844-décembre 1896 s’occupait de sa distribution clandestine en Allemagne. Arrêté et condamné à 15 ans de prison, il y mourut après avoir perdu la raison.

[5Le groupe de Paterson est signalé dans Le Révolté, Genève III(6 août 1881), 3 ; Max Nettlau, Geschichte der Anarchie, vol. III, p. 200.

[6Archives Brocher, "Congrès 1881" ff. 5 et 5bis.

[7Le Révolté, 6 août 1881, p. 1 ainsi que les citations suivantes.

[8Cité par Le Révolté, Genève (17 sept. 1881), 4.

[9Ainsi, un journal clandestin allemand, Der Kamf, sera imprimé par l’Internationale socialiste-révolutionnaire en Allemagne même. Cf. Liberty, "Our European Letter," Sept. 3, 1881, p. 4.

[10Victorine Rouchy (Paris, France 1838 - Lausanne, Suisse 4 novembre 1921). Nettlau, op. cit. vol. III pp. 181 et passim.

[11"From Liberty’s Special Correspondent", Liberty, I (Aug. 20, 1881), 4.


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