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PIROU, Gaëtan. "Le retour à l’intransigeance : le syndicalisme révolutionnaire"
Article mis en ligne le 21 octobre 2012
dernière modification le 23 avril 2015

par r-c.
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Extrait d’un ouvrage majeur de l’économiste Gaëtan Pirou. "Une étude parue en 1925 d’une grande clarté".

Gaëtan Pirou, Les doctrines économiques en France depuis 1870, Paris, Librairie Armand Colin, 1925, 204 p., "collection Armand Colin ; Section d’Histoire et de Sciences économiques, n° 66", chap. 4.

Table des matières

Les origines [Extrait]

La réaction contre le socialisme réformiste vint des déceptions et des désillusions que causa l’avènement au pouvoir des hommes en qui le réformisme s’incarnait. L’expérience montra que la présence d’un socialiste au gouvernement n’apportait que peu de changement à la condition des masses ouvrières, qu’un socialiste ministre n’était pas nécessairement un ministre socialiste, et que le milieu politique, par le goût qu’il donne des tractations et des compromis, est éminemment propre à dissoudre la pureté des doctrines et à amollir l’intransigeance des individus. D’où une aspiration très générale vers un retour à l’esprit révolutionnaire. Mais cette aspiration ne détermina point une renaissance du guesdisme ; ou du moins le guesdisme rencontra sur le terrain révolutionnaire un adversaire redoutable : le syndicalisme.

Dans l’histoire du mouvement ouvrier entre 1870 et 1914, il faut distinguer trois phases [1]
. De 1872 à 1879, c’est la période corporative. Le mouvement ouvrier se tient sur le terrain des revendications matérielles. Ne jouissant que d’un statut précaire, sous la forme d’une tolérance administrative toujours révocable, les groupements professionnels s’abstiennent autant que possible de mécontenter les pouvoirs publics. De 1879 à 1895, c’est la phase politique. Le guesdisme triomphe du corporatisme. L’action syndicale devient un prolonge­ment et une annexe de l’action socialiste. L’esprit d’opposition au capitalisme et au gouvernement est si fort que, lorsque la loi du 21 mars 1884 vient donner au syndicat une réglementation juridique cependant très libérale, la majorité des groupements professionnels repousse ce présent et refuse d’observer les prescriptions légales.

À partir de 1895 commence une troisième et dernière période, la plus intéressante pour nous, la période syndicaliste, durant laquelle s’élaborent une doctrine et une tactique qui seront révolutionnaires, mais se distingueront de plus en plus du socialisme politique et s’opposeront à lui. C’est sur la question de la grève générale que la scission se fit. Les guesdistes se montrèrent hostiles à la grève générale. Ils la considéraient comme une chimère et pen­saient que tant que le pouvoir politique serait aux mains de la bourgeoisie, il n’y aurait pas de révolution sociale possible. L’objectif essentiel de la lutte devait donc rester la conquête des pouvoirs publics. Les guesdistes consen­taient à associer à cette conquête les groupements professionnels, mais à condition que leur action fût conjuguée étroitement avec celle du parti socialiste, et il était manifeste qu’ils concevaient cette conjugaison sous la forme d’une subordination du syndicat au parti. L’idée de grève générale cependant triompha au congrès de Marseille (1892). Si les guesdistes la repoussaient, elle était vue avec faveur par deux sectes socialistes, dont nous n’avons pas eu encore l’occasion de parler : les allemanistes et les blanquistes. Les allemanistes étaient une branche dissidente du groupe possibiliste. Allemane [2] s’était séparé de Brousse en 1890. Ancien communard, condamné par un conseil de guerre aux travaux forcés à perpétuité, rentré en France en 1880, Allemane était de son métier ouvrier typographe, et dans sa querelle avec le Docteur pour une part l’antagonisme du manuel et de l’intellectuel. Une fois constitués en groupe distinct, les allemanistes en 1892 dressèrent un programme d’action qui donnait une place très large à l’action syndicale ouvrière, et qui admettait expressément la grève générale. Quant aux blanquistes [3]
, ainsi nommés parce que disciples du conspirateur Ad. Blanqui [4], mort en 1881, ils s’affirmaient très nettement révolutionnaires, estimaient qu’il convenait de « renverser par la force une société qui ne se maintient que par la force », et prévoyaient qu’au lendemain de la Révolution, la dictature du prolétariat devrait être établie et maintenue jusqu’à ce que le régime nouveau fût définitivement consolidé. Mais ils se distinguaient des guesdistes en ce qu’ils invoquaient plus volontiers la tradition révolutionnaire française, de Babeuf à Blanqui, que la pensée marxiste, concevaient l’action politique et l’action syndicale comme absolument séparées, et conseillaient aux syndicats de n’adhérer à aucun parti politique. Sans attacher à la grève générale une importance primordiale, ils n’y étaient pas opposés, et au congrès de Marseille ils unirent leurs voix aux allemanistes en sa faveur.

Notes :

[1A. Zévaès, Le Syndicalisme contemporain. Albin Michel, s. d. ; P. Louis, Histoire du mouvement syndical en France. Alcan, 1907 ; L. de Seilhac, Les Congrès ouvriers en France, Colin et Gabalda ; Léon Blum Les Congrès ouvriers et socialistes français. Société nouvelle de librairie et d’édition, 1904 ; Martin Saint-Léon, Histoire des Corporations de Métier, Alcan, dernière édition, 1922 ; M. Leroy, Syndicats et services publics, Colin, 1909 ; La coutume ouvrière, 2 vol., Giard, 1913. Kritzky (Mademoiselle), L’évolution du syndicalisme en France, Giard, 1908,D. Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier en France,Société nouvelle de librairie et d’édition, 1901.

[2M. CERNAY, Les Allemanistes. Marcel Rivière, 1912 ; J.ALLEMANE, Mémoires d’un communard. Librairie socialiste J.Allemane, s. d.

[3Da Costa, Les Blanquistes. Marcel Rivière, 1912.

[4Cf. A. Zévaès, A. Blanqui, socialiste et patriote français. Marcel Rivière, 1920.


flèche Sur le web : L’ouvrage est disponible sur [les Classiques des sciences sociales

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