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COMPTE RENDU
DESMARS, Bernard. Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle
ANDRO, Denis
Article mis en ligne le 10 décembre 2012
dernière modification le 30 novembre 2015

par r-c.
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Les Presses du réel, 2010, 423 p.

Almanach phalanstérien pour 1845, Paris, 1844.

Echec de l’expérience de la colonie fouriériste de Réunion, au Texas, au début des années 1850, nouvelle configuration politique après le désenchantement de la révolution de 1848 puis le coup d’Etat du 2 décembre 1851 : le bonheur harmonien n’est pas advenu, les « civilisés » sont restés sourds à la doctrine de Charles Fourier. Véritable mouvement dans les années 1830 et 1840, en France ou ailleurs [1] , le courant fouriériste décline par la suite. Il ne disparaît pas. Des militants (« ou « disciples », selon la formule en usage dans cette mouvance) continuent à avoir une activité pour la vivre revivre, notamment pour diffuser les écrits du maître ; mais ils conçoivent aussi et cherchent à mettre en application des projets, ou s’engagent dans différents combats avec d’autres composantes du mouvement social.

C’est à ces militants souvent inconnus que Bernard Desmars consacre, pour la France, une impressionnante et minutieuse enquête réalisée à partir de nombreuses sources (archives sociétaires, archives privées...). Qui sont-ils ? Pourquoi poursuivent-ils une activité militante en dépit des échecs ? En croisant différentes archives B. Desmars a pu établir un fichier de 660 noms. Le milieu fouriériste de cette période est composée d’hommes (seule une trentaine de femmes y participent) déjà vieillissants, la grande majorité venant des classes moyennes. Ce sont des rentiers, des officiers, des médecins, des ingénieurs, des propriétaires. Les ouvriers ne forment que 2% des effectifs. On voit qu’il ne s’agit nullement de marginaux ou d’exploités : ils sont bien insérés socialement et ne mettront que rarement en cause leur position pour des ruptures « utopiques ». Cette mouvance, qui se regroupe lors de congrès phalanstériens (Besançon en 1861, Paris en 1872) et des banquets du 7 avril commémorant la naissance de l’auteur de la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales disparu en 1837, est dispersée (et divisée) entre Paris – le « Centre » établi autour de la Librairie des sciences sociales ou de la revue La Science sociale (1867-1871), avec notamment le chirurgien François Barrier – et des groupes ou militants isolés de province, avec une activité véritable à Lyon ou à Marseille, à Besançon avec le doyen de l’Ecole Just Muiron, et une présence à l’étranger (Gênes, La Nouvelle-Orléans...). Elle évacue le plus souvent la cosmogonie extraordinaire mais jugée extravagante de Fourier, même si certains, dont Eugène Nus ou Hyppolite Renaud, ne sont pas insensibles aux hypothèses sur les « ultra-mondains » ; quant à l’amour, parmi les correspondants de l’Ecole, « aucun n’aborde le chapitre de la liberté sexuelle revendiquée par Fourier » (p.123).

Le courant sociétaire est traversé par des clivages dont celui des choix : faut-il privilégier l’exemple par des « réalisations » phalanstériennes ? l’auteur décrit dans le détail, dans la deuxième partie de son travail, les différences expériences qui ont étayé ce versant de la sociabilité militante : l’Union du Sig, en Algérie, qui de 1845 aux années 1880, connaît des phases fouriéristes, d’autres moins, autour d’un projet d’exploitation agricole – elle croise ainsi une entreprise philanthropique, un orphelinat où le « libre essor des facultés » fouriériste n’est pas vraiment de mise ; la Maison rurale d’expérimentation sociétaire de Ry fondée par Adolphe Jouanne en Seine-Maritime, qui s’inspire des Kindergarten (jardins d’enfants) de Fröbel – une expérience qui s’arrête en 1885 ; ou encore le « Ménage sociétaire » de Condé-sur-Vesgre (où un premier essai de phalanstère avait échoué au début des années 1830), où une vie en commun (appartements privés mais repas pris en commun), plutôt de villégiature champêtre et studieuse, est tentée par des sociétaires dans les années 1860, avec des actionnaires pas toujours fouriéristes (dont Elie Reclus) – mais, sans activités productives, elle est loin de l’ »association domestique agricole et industrielle » de Fourier : la colonie « ne donne que des résultats précaires au matériel et nuls au passionnel », écrit en 1867 le rédacteur de La Science socialeƒc Valère Faneau.

Ou bien faut-il oeuvrer à une transition par le « garantisme » ? Cette seconde option cherche à améliorer le bien-être, notamment des moins nantis, par des coopératives ou d’autres aspects de l’économie sociale pour conduire au « sociantisme » puis à l’Harmonie ; elle prévaut avec le Bulletin du mouvement social (1872-1879) puis la Revue du mouvement social (1880-1887) de Charles Limousin, « fouriériste internationaliste », ancien ouvrier chapelier animateur de la première revue française de l’AIT La Tribune ouvrière, figure intéressante auquel l’auteur consacre plusieurs pages (p.239-242) : Limousin ouvre sa revue aux autres composantes du socialisme, dans un contexte qui pourrait apparaître favorable (le Congrès ouvrier de 1876 s’ouvre au coopératisme) mais elle a peu d’audience et disparaît au milieu des années 1880, comme d’autres activités du courant fouriériste : la Librairie sociétaire en 1884, les banquets. Autre clivage encore face au mouvement ouvrier : par leur origine de classe, leurs références qui, selon la trilogie de Fourier, associent la reconnaissance du capital et du « talent » en plus de celle du travail, les fouriéristes sont souvent étrangers voire hostiles à la lutte de classes : certains auront des mots extrêmement durs pour la Commune de 1871. Mais au-delà des différences beaucoup s’impliquent dans la « vie de la Cité », depuis la protection de l’enfance et les bibliothèques populaires jusqu’à la libre pensée et l’anticléricalisme, le féminisme et la cause de la paix ; les fouriéristes s’engagent, notamment, dans le mouvement coopératif, à travers des initiatives (Crédit au travail, associations de production et de consommation) qu’ils cherchent à infléchir dans un sens fouriériste. Mais dans l’ensemble, dans leur pratique, les militants fouriéristes de la seconde moitié du XIXe siècle ne se démarquent guère par des innovations véritables (en matière de rapports entre sexes, d’éducation, malgré une attention portée à l’enfance) de leur époque. B. Desmars évoque l’exemple de la médecine : alors que, avant 1850, les médecins fouriéristes s’intéressent à des doctrines hétérodoxes (magnétisme, homéopathie), où ils voient peut-être une manière de « médecine attrayante » [2] , par la suite il n’en reste « à peu près rien ou presque » : on est loin de l’ »écart absolu » vis à vis de la Civilisation préconisé par Fourier.

Les sorties du fouriérisme, dans les années 1880 ou même auparavant, sont illustrées par plusieurs voies ; du familistère de Guise de l’ouvrier puis inventeur et industriel Jean-Baptiste Godin à des doctrines assez parentes avec celle de Fourier et la réinterprétant, dont la « doctrine hiérarchique fusionnaire » de Nicolas Lemoyne. Une place est faite au spiritisme et aux sciences occultes auxquels certains fouriéristes (Eugène Nus, Adolphe Jouanne, Hypollite Destrem) ont participé, parfois avec des hommes proches de certaines de leurs idées (Charles Fauvety, René Caillié). Un simple « retrait » n’épuise pas la signification et l’éventail de ces nouveaux engagements. Godin, ainsi, était à la fois propagandiste socialiste et pratiquant spirite [3] ; allant dans le sens d’une interrogation de l’auteur, on pourrait souligner les engagements des spirites, par exemple dans la Ligue de l’Enseignement de Jean Macé ; et que l’hermétiste et alchimiste François Jollivet-Castelot fut l’un des premiers à faire l’éloge de la théorie amoureuse de Fourier [4] .

Dans sa conclusion, Bernard Desmars replace d’abord le fouriérisme dans le champ des devenirs des socialismes de la première moitié du XIXe siècle : alors que les saint-simoniens souvent participent aux cercles dirigeants du Second Empire et à l’essor du capitalisme ; que les communistes icariens poursuivent en Amérique « la poursuite désespérée du projet communautaire » (Nauvoo, Cheltenham), l’auteur insiste sur la longévité des engagements des militants fouriéristes. Cette mouvance, qui n’a pas une vision unifiée de ses modes d’action, n’apparaît en tous cas nullement focalisée sur la construction de la Cité idéale. Elle conjugue différentes options (associative, politique...) et utilise une pluralité d’instruments d’intervention (presse, librairie, souscriptions...) ; progressivement, elle se rapproche, pour une partie des militants, d’aspirations à une amélioration de la société (mais en refusant l’option communiste ou révolutionnaire) partagée, notamment, par les républicains, dans un contexte de « renouveau du camp démocratique à la fin du Second Empire, puis la conquête du pouvoir contre les monarchistes après 1870 » (p.396) : le sens de pratiques proprement fouriéristes est dès lors plus difficilement identifiable.

Cet ouvrage consacré aux militants explore ainsi, et donne également vie et couleur, à des pages de l’histoire du fouriérisme moins connues et peut-être moins enchantées que celles de ses débuts, dans les grandes espérances du socialisme romantique ; il aurait été peut-être intéressant de donner une certaine lisibilité vers des pages ultérieures plus obscures, autour de La Rénovation (1888-1922) d’Adolphe Alhaiza, aux accents parfois antisémites et nationalistes [5] . Par ailleurs, minutieux et particulièrement dense, le livre ne comportait pas d’index : on en trouvera un, facilitant sa consultation, sur le site de l’Association d’études fouriéristes. Une dernière remarque : dans la collection « l’écart absolu » des presses du réel (Dijon), éditions ouvertes à l’art contemporain et aux pensées novatrices, où figure le livre de Bernard Desmars, sont édités ou réédités depuis une dizaine d’années les Œuvres complètes de Fourier, récemment la traduction de la biographie du chef de l’Ecole sociétaire Victor Considérant par l’historien américain Jonathan Beecher [6], ou encore Proudhon.


Denis ANDRO

Notes :

[1Notamment aux Etats-Unis : Carl J. Guarneri : The utopian alternative. Fourierism in nineteenth-century America, Cornell university press, Ithaca, 1991

[2L’auteur cite à ce propos Fourier et son imparable logique : « Alors qu’en Civilisation, les médecins et pharmaciens s’enrichissent quand augmentent le nombre de patients traités ou la quantité de médicaments distribués, ils seront évalués, en Harmonie, sur leur capacité à prévenir les maladies et leur rétribution augmentera quand le nombre de patients diminuera » (Le Nouveau monde industriel et sociétaire).

[3Cf Michel Lallement : Le travail de l’utopie. Godin et le familistère de Guise, les Belles lettres, 2009.

[4Dans Sociologie et fouriérisme, 1908.

[5Sur cette phase, voir par exemple, de Bernard Desmars : « Une statue pour Fourier (4 juin 1899). Au crépuscule du militantisme phalanstérien », Cahiers Charles Fourier n°11, 2000

[6Victor Considérant. Grandeur et décadence du socialisme romantique, les Presses du réel, 2012.


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