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STEVENS, Annick. "L’ancrage dans un territoire, exigence réactionnaire ou condition d’autonomie ? "
Article mis en ligne le 17 décembre 2012
dernière modification le 27 avril 2015

par r-c.
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Réfractions No. 21 (Automne 2008)

L’anarchisme, à l’instar d’autres mouvements émancipateurs nés au XIXe siècle, a toujours revendiqué l’internationalisme, ou plutôt même la disparition des nations et des frontières, et l’universalisme de ses aspirations, par opposition aux idéologies réactionnaires insistant sur le particularisme, les spécificités nationales, l’incompatibilité des identités culturelles. Dans les années 1960 culmine le désir d’être citoyen du monde, de parcourir le globe en quête d’autres cultures, de s’établir où le vent nous mène sans aucune nostalgie pour la terre où l’on est né. Brassens raille « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » ; toute la jeunesse américaine est « on the road again ».

Cependant, depuis une vingtaine d’années, une composante importante du mouvement altermondialiste, en particulier les associations paysannes et indigènes, semble prendre le contre-pied de ce modèle. Ces associations affirment en effet que la défense de leur territoire est indispensable à leur survie et elles luttent pour la préservation de leurs racines culturelles contre l’uniformisation imposée par la culture capitaliste. Faut-il voir dans ces attitudes une dérive réactionnaire ? Faut-il au contraire renoncer à l’internationalisme et reconnaître le caractère indépassable des appartenances territoriales spécifiques ? L’idée que l’ancrage dans un territoire est une condition d’autonomie n’est pas neuve : Marx notait déjà que le déracinement des populations avait été une condition nécessaire à l’apparition de la société industrielle capitaliste, la disparition des repères de la vie rurale permettant l’avènement d’un prolétariat réduit à sa seule dimension de force de travail [1].

Pour sortir de la contradiction et éviter de jeter aux orties une dimension historique du mouvement anarchiste, il faut commencer par distinguer les notions de territoire, de racines et d’identité culturelle.

Un territoire n’est pas seulement identifié par des caractéristiques géographiques, historiques ou administratives. Il peut être un espace quelconque que l’on décide d’investir, auquel on s’attache, que l’on défend si quelqu’un veut s’en emparer ou le détruire, non parce qu’on y possède des racines familiales ou ethniques mais parce qu’on peut choisir d’y construire un certain mode de vie. Il peut être dès lors indifférent à notre passé et avoir un passé qui nous indiffère ; il pourrait se trouver n’importe où ailleurs ; bref il n’a aucune importance en lui-même mais ne prend toute sa valeur que par ce que nous décidons d’y construire et d’y vivre. Partout où nous pouvons faire fleurir l’autonomie, c’est notre territoire. L’identité culturelle qui définit ce type de territoire est, elle aussi, distincte de l’identité ethnique ou héritée ; elle est celle que chacun peut choisir de se donner à partir des multiples influences qu’il a rencontrées d’une manière ou d’une autre [2]. Le rapport à l’extérieur reste conflictuel, puisque le territoire est défini par opposition au mode de vie dont on ne veut pas, mais l’altérité ne résulte pas du territoire comme c’est le cas dans les conceptions réactionnaires. Pour cellesci, en effet, l’appartenance au territoire est un fait de naissance et d’héritage et c’est elle qui définit la frontière entre « nous » et « les autres ». Au contraire, dans la conception autonomiste, tout un chacun a le choix d’être « nous » ou « les autres » et ce choix détermine son inscription dans ou hors du territoire.

Cette conception convient bien à la recherche de « zones autonomes temporaires » et elle présente à la fois une grande force grâce à sa mobilité mais peut-être aussi une grande faiblesse dans le peu d’acharnement qu’on mettra à s’y maintenir, puisqu’on pense pouvoir trouver l’équivalent ailleurs. En cela, elle se distingue fortement des revendications paysannes et indigènes qui pourtant sont manifestement en lutte pour l’autonomie. Puisque donc la manière d’investir un territoire semble bien liée à une certaine conception de l’autonomie, il n’est pas inutile d’approfondir l’examen de ces modèles pour affiner peut-être l’expression du projet anarchiste. Je propose de réfléchir à cette question en me penchant particulièrement sur le cas des indigènes d’Amérique.


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