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L’Anarchie, journal de l’Ordre No.2 (mai 1850)
Article mis en ligne le 12 mars 2013

par r-c.
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Avertissement

 

Le rédacteur de L’Anarchie, en abordant de front
un mot à l’aide duquel les politiques ont intimidé et rançonné
la population, s’est proposé deux choses :

Premièrement de prouver que l’ORDRE est un élément
populaire et anti-gouvernemental. Le meilleur argument qu’on puisse fournir
à l’appui de cette thèse c’est que les feuilles monarchiques
saluent ouvertement la guerre civile comme une Providence.

Secondement d’établir que la Révolution
est purement et simplement une question d’affaires. L’indifférence
et le scepticisme politiques auxquels le peuple s’abandonne de plus en
plus ; le dégoût qu’il montre pour les arguties et le mépris
qu’il professe pour les hommes qui veulent le commander, viennent corroborer
cette opinion et montrer que le rédacteur de L’Anarchie est d’accord
avec le sentiment public.

Les partis royalistes étant historiquement et matériellement
ruinés, il n’y a pas à les combattre ; ce qu’il importe de
détruire aujourd’hui, c’est la prétention des nouveaux partis
qui, sous prétexte d’ensevelir la royauté, veulent hériter
de son pouvoir. L’Anarchie a donc à démasquer les révolutionnaires
au profit de la Révolution.

Le vieux journalisme s’en va, honni par les intérêts
qu’il ait compromis, chargés des imprécations du peuple auquel
il n’a rien appris, maudits par la civilisation qu’il a pollué.

Le vieux journalisme ne sait rien ni en finances, ni en
industrie, ni en commerce, ni en philosophie pratique ; à proportion
que les sciences positives s’établissent, son épaisse ignorance
est mise en saillie et, dans quelques mois, il disparaîtra dans sa
propre honte.

Quand les fictions sont débordées par les
faits, les controversistes n’ont plus rien à dire.

A. Bellegarrigue


En théorie, la Révolution est le développement
du bien-être .

En pratique la Révolution n’a été que l’extension
du malaise.

La Révolution doit enrichir tout le monde : voilà l’IDÉE.

La Révolution a ruiné tout le monde : voilà le
FAIT.

Savez-vous pourquoi le fait révolutionnaire se trouve aussi fort
en dissidence avec l’idée ?

Rien de plus simple : en théorie, la révolution doit se
faire elle-même, c’est-à-dire que chaque intérêt
social doit lui fournir sa part d’action ; en pratique, la Révolution
a été faite par une poignée d’individus et soumise
à l’autorité d’un groupe de rhéteurs.

Le génie essentiel de la Révolution est l’acquisition
de la richesse ; l’instinct dominant des révolutionnaires est la
haine des riches, et c’est précisément pour cela qu’en devenant
riches, les révolutionnaires cessent d’être révolutionnaire.
Pendant que chacun cherche à s’enrichir par le travail et l’industrie,
pendant que tout le monde demande à grands cris le calme qui multiplie
les transactions et déplace incessamment la richesse en la mobilisant
et en la développant ; pendant que, de cette sorte, la véritable
Révolution, celle des besoins et des intérêts individuels,
lutte avec vigueur contre les embarras et les digues de la réglementation
tyrannique des gouvernements, arrivent les révolutionnaires, tribu
fatale qui, pour la seule et sordide satisfaction qu’ils veulent se donner
de remplacer au pouvoir des hommes déjà débordés
par la force des choses, arrêtent la marche des choses, suspendent
la solennelle manifestation des intérêts publics, paralysent
la Révolution, embrouillent les détails législatifs
dont les faits sociaux poursuivaient la suppression et consolident la maîtrise
gouvernementale que les affaires étaient en train de subjuguer.

Il n’est, en vérité, pires contre-révolutionnaires
que les révolutionnaires ; car il n’est pires citoyens que les envieux.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner en détail la période
ambitionnaire
comprise entre 1789 et 1848. Je n’ai ni assez de temps ni assez d’espace
pour me livrer à cette revue rétrospective de laquelle, il
résulterait, comme cela résulte des faits accomplis, que
la Révolution européenne a été arrêtée
et que les gouvernements européens ont été consolidés
par les révolutionnaires doctrinaires, gens de la plus sinistre
espèce qui fut jamais. Je ferai quelque jour l’histoire de ces soixante
années, et l’on sera surpris de voir à quelle lugubre plaisanterie
le monde occidental a dû plus d’un demi-siècle de troubles
ruineux et de sanglantes mystifications.

Pour le moment, borné par l’histoire contemporaine, j’interrogerai
l’événement de 1848, que j’appellerai d’autant moins une
Révolution, qu’à mon point de vue, la Révolution doit
être la ruine non pas d’un gouvernement, mais du gouvernement, et
que l’évolution de 1848 n’a été que la consolidation
de ce qu’il s’agissait de détruire et de ce qui, en effet, serait
détruit aujourd’hui, Si le mouvement du 24 février n’eût
pas eu lieu. Je n’irai pas toutefois jusqu’à dire que ce mouvement,
accepté par l’universalité des citoyens, n eût pas
pu tourner au profit de la Révolution ; loin d’argumenter dans ce
sens, je m’attacherai au contraire à démontrer qu’il n’eût
tenu qu’aux chefs de ce mouvement de convertir son caractère gouvernemental
en caractère révolutionnaire, industriel ou anarchique, ce
qui est tout un.
 
 


II

Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe,
la Révolution, - et par ce mot j’entends le développement
des intérêts, - avait tellement miné le gouvernement,
qu’il craquait de toutes parts, et que, par ses nombreuses fissures, mal
radoubées à l’aide des lois d’urgence, s’introduisait à
jets continus le flot libre qui devait l’emporter.

L’enseignement se sentait gêné dans la réglementation
universitaire.

Le culte regimbait sous le joug de l’État.

La justice avait honte de ses accointances avec la politique.

Le commerce et l’industrie, fatigués de la tutelle gouvernementale,
cherchaient déjà les moyens de s’affranchir de la routine
des règlements et du monopole financier.

Les arts et les lettres criaient contre une protection tyrannique qui
accordait des primes à la faveur et à l’incapacité,
tout en empêchant le vrai mérite de se produire.

Et, concurremment avec tous ces éléments de l’existence
publique, l’agriculture, mère commune, réclamait un dégrèvement
qui ne pouvait s’obtenir que par la suppression des sections diverses du
protectorat et des budgets alloués à ce protectorat.

La manifestation des besoins publics avait rendu les abus de la tutelle
tellement saillants le remous social occasionné par les digues administratives
s’était fait si lourde les existences flottantes que les entraves
réglementaires avaient créé formaient une phalange
Si formidable, que M. Guizot, pour éviter le débordement,
avait été forcé d’acheter, non pas seulement le lit
parlementaire, mais encore et surtout la source de ce fleuve Politique
qui portait la nef gouvernementale ; le ministre de Louis-Philippe avait
acheté l’électeur lui-même :

La France officielle était sienne, du censitaire au législateur.
de la base au sommet.

Parvenu à ce point suprême d’appropriation politique, le
gouvernement se trouva acculé ; la Révolution devait nécessairement
lui faire rendre gorge, je veux dire que le flot des intérêts
devait le submerger ; il n’y avait plus d’issues pour lui dans des empiétements
nouveaux : tout était pris, tout excepté le pays social,
la France réelle, l’ascendance industrielle, l’appétit du
confort. la Révolution, pour tout dire en un mot.

Or cet adversaire inexpugnable et inconquérable en la présence
duquel se trouvait enfin le gouvernement ; cet ennemi naturel qui le pressait
de toutes parts, la Révolution, - il faut bien comprendre ceci,
- n’a jamais eu, ne peut jamais avoir un nom d’homme.

On l’a appelée Mirabeau, elle protesta.

On l’a appelée Danton, elle s’indigna.

On l’a appelée Marat, elle trembla.

On l’a appelée Robespierre, elle rugit.

De nos jours, on lui a donné les noms de Ledru-Rollin, de Louis
Blanc, de Raspail ; voyez ce qu’elle en a fait.

Malheur à l’homme qui se fait Révolution ; car la Révolution
c’est le peuple, et quiconque a l’audace de personnifier le peuple commet
le plus grand attentat dont l’histoire ait jamais témoigné
 !

La Révolution c’est le flux des intérêts : nul ne
peut représenter les intérêts, ils sont représentés
par eux-mêmes la force d’intensité de leur persévérante
et calme manifestation est la seule force révolutionnaire raisonnable
et possible. Rien n’est plus affligeant, rien n est plus ruineux que de
voir dans les assemblées, dans le journalisme ou dans la rue quelques
individus se vanter de représenter les intérêts du
peuple, et localiser ainsi la Révolution dans un rayon de quelques
pieds carrés. L’intérêt est une notion qui ressort
du besoin, du goût et de l’aptitude de chacun ; c’est donc un fait
purement personnel qui répugne à toute délégation
 ; nul ne peut être apte à réaliser un autre intérêt
que son intérêt propre. Quand un homme se présente
qui dît à un autre homme : Je vais faire vos affaires, il
est clair qu’en thèse politique ou de non-garantie, l’homme d’affaires
fera ses affaires propres de celles du mandant.

L’intérêt étant un fait purement personnel et individuellement
réalisable, son objet révolutionnaire est d’aboutir à
la liberté d’action. Or, cette liberté nécessaire
à la réalisation de l’intérêt, peut-elle être
personnifiée à titre public dans un ou plusieurs délégués
 ? Nonon n’est pas plus le représentant de la liberté que
de l’intérêt d’autrui. La liberté n’est pas un principe
politique, elle est un fait individuel : l’homme est libre dans la dépendance
de ce qu’il aime ; il sacrifie journellement sa liberté à
son intérêt, et il n’est véritablement libre qu’autant
qu’il lui est facultatif de ne l’être pas.

De cette sorte, nul ne peut se poser comme représentant de la
liberté ou des intérêts d’autrui sans devenir au même
instant une autorité et sans être, par conséquent,
en flagrant délit de gouvernement.

En localisant donc dans une assemblée, ou dans un club, ou dans
un journal, ou sur la place publique, ou derrière une barricade
l’intérêt et la liberté qui appartiennent essentiellement
au domaine public, on a localisé la Révolution, comme je
l’ai déjà dit, n’est autre chose que le flux des intérêts
et de la liberté, et en localisant la Révolution, on l’a
châtrée, on l’a neutralisée.

J’ai donc raison de dire qu’il n’est pires contre-révolutionnaires
que les révolutionnaires.


III

Les gouvernementalistes de la monarchie et de la République se
sont admirablement entendus pour persuader au peuple que sa fortune était
dans les mains de l’autorité ; c’est exactement le contraire qui
est vrai. Le pouvoir ne possède que ce qu’il prend au peuple, et
pour que les citoyens en soient venus à croire qu’ils devaient commencer
par donner ce qu’ils possèdent pour arriver au bien-être,
il faut que leur bon sens ait subi une profonde perturbation.

Il est vrai que la combinaison présentée a pour résultat
infaillible d’aveugler les populations en réveillant les instincts
grossiers et en agitant les passions basses.

Il y a quelque chose à faire, disent les monarchistes, le peuple
est dans le malaise : nous songerons à lui. Voilà déjà
les monarchistes se posant comme la Providence des masses dénuées
et provoquant naturellement dans ces masses un ferment d’envie.

Les riches ne s’occupent pas de vous, s’écrient les républicains
en s’adressant à la population infériorisée, nous
allons les forcer à vous donner une partie de ce qu’ils ont ! Voici
maintenant les révolutionnaires qui abondent dans le sens des monarchistes
et qui les proclament la Providence des masses.

Ainsi, les républicains et les monarchistes constatent d’un commun
accord que la richesse doit rester immobilisée dans une certaine
classe de citoyens et que tout le reste de la population doit vivre d’aumônes
 ; erreur honteuse et dégradante qui a engendré le droit au
travail et à l’assistance, dont la contrepartie est inévitablement
le monopole des capitaux ; car il est impossible que j’aie à demander
à quelqu’un le droit de travailler. Si je n’ai préalablement
reconnu à ce quelqu’un le droit de posséder, à titre
immuable, ce avec quoi et sur quoi je travaille il ne faut pas avoir beaucoup
de pénétration pour comprendre cela : le simple bon sens
peut y suffire.

C’est de cette erreur, qui a divisé la nation française
en privilégiés et en mendiant, qu’est issue l’idée
de localiser la Révolution et d’en faire l’apanage d’une secte de
doctrinaires. En niant à l’initiative individuelle la faculté
de déplacer et de généraliser la richesse par la multiplication,
en tournant dans le cercle étroit des capitaux existants sans se
préoccuper de ceux à créer, en faisant de la question
sociale une question de jalousie au lieu d’en faire une question d’émulation
et de courage, on a fait croire à l’efficacité de l’initiative
gouvernementale sur la répartition du bien-être ; d’où
la nécessité du gouvernement. Mais plus les révolutionnaires
veulent du gouvernement pour répartir, autrement dit pour monopoliser,
plus aussi les monarchistes veulent du gouvernement pour monopoliser, autrement
dit pour répartir. On ne peut pas être maître de répartir
la richesse sans s’être fait préalablement maître de
la richesse ; la répartition c’est donc tout d’abord le monopole
 ; d’où il suit que le citoyen Barbés et M. Léon Faucher
professent exactement la même doctrine. De cette sorte, la consolidation
du gouvernement est due à la double action des royalistes et des
révolutionnaires. Or, il faut qu’on sache bien que le gouvernement
est, dans les mains de qui que ce soit, le néant de la Révolution,
par une raison bien simple : c’est que le gouvernement est le monopole
forcé. Le plus grand énergumène de la répartition
arriverait au gouvernement, que je le défie de répartir.
Voyez plutôt.

Nul ne peut gouverner sans s’appuyer sur la richesse ; la richesse est
au gouvernement ce que les colonnes sont à l’édifice, ce
que les jambes sont à l’individu. Aussitôt donc que, sous
prétexte de faire le bien des pauvres, un individu est poussé
au gouvernement, cet individu, pour garder l’équilibre, besoin de
s’appuyer sur les riches. Or, comment songerait-il désormais à
dépouiller les riches au profit des pauvres, puisque sa propre conservation
est dans le maintien intégral sinon du personnel, du moins du monopole
financier ?

On le voit donc, dès que la Révolution a été
réduite aux minces et misérables proportions d’un déplacement
d’individus, d’une mutation de noms propres, elle a fait fausse route ;
elle est tombée dans un abîme ; le pire des abîmes,
celui de l’envie, de la paresse et de la mendicité.

Si, durant la période du règne de Louis-Philippe, les
révolutionnaires s’étaient attachés à exalter
l’initiative industrielle des individus, au lieu de développer des
thèses stupides de munificence d’Etat ; s’ils avaient appris aux
individus à ne compter que sur eux-mêmes au lieue de leur
enseigner à tout attendre de la Providence éclopée
des gouvernements s’ils avaient cherché à faire des gagneurs
d’argent au lieu de pousser le peuple à la stérilité
de la controverse et à la honte de la mendicité, la liberté
qui, quoi qu en disent les sophistes, est une question d’écus ;
le bonheur qui quoi qu’en disent les oisifs, est une question de moralité
et de travail, se seraient établis en France à titre universel
et le gouvernement, oublié dans son coin, nous occuperait peu. Un
peuple qui fait ses affaires est un peuple qui se gouverne, et un peuple
qui se gouverne abroge, par ce seul fait, et frappe de désuétude
tout le fatras législatif dont l’agitation populaire avait, bien
plus que le génie des hommes d’Etat, favorisé la conception.

Après avoir indiqué ce qui, dans ma conviction, est la
vérité, c’est-à-dire : que l’institution gouvernementale
usée, décrépite et corrompue en 1848, allait, poussée
par la force des choses et le flux des intérêts, disparaître
doucement et à jamais, Si le mouvement inopportun de la population
ne l’eût relevée et rajeunie, il me reste à démontrer
comment ce mouvement, de gouvernemental qu’il fut, eût pu n’être
que révolutionnaire, industriel ou anarchique.


IV

Le 24 février, à deux heures de l’après-midi, les
Tuileries, le palais législatif, les hôtels ministériels,
l’Hôtel de Ville, la Préfecture de police étaient déserts
 ; la hiérarchie officielle s’était éclipsée
 ; l’autorité avait matériellement disparu, le peuple était
libre.

Et que l’on comprenne bien ce que veut dire le mot peuple sous ma plume
 : quand je me sers de ce mot, j’entends désigner tout le monde,
blouses et habits, bottes vernies et souliers ferrés.

Le 24 février, dis-je, le peuple était libre, c’est-à-dire,
que nul n’ayant ni plus ni moins d’autorité que les autres chacun
avait la même autorité ; or, c’est quand l’autorité
de chacun est égale à celle de tous que l’équilibre
social se trouve forcément acquis.

Ceci est d’une exactitude mathématique et d’une simplicité
native : tout le monde comprend la neutralisation des forces par leur parité
 ; tout le monde comprend, par conséquent, comment, dans un groupe
d’hommes également investis de la faculté d’asservir, la
liberté se fonde. Si je puis contre vous ce que vous pouvez contre
moi notre mutuel respect est assuré : la paix est avec nous.

Tel était l’état de Paris et de la France au 24 février
1848.

La Révolution était faite. Et, cependant, le mouvement
révolutionnaire avait été une erreur ; erreur que
le peuple eût payée très cher Si ce mouvement n’eût
pas abouti ; erreur que le peuple paie très cher depuis que ce mouvement,
qui n’a abouti que d’une manière factice, se trouve avoir consolidé
ce que les intérêts voulaient détruire : la tutelle.

Le mouvement de février 1848 a été une erreur parce
que, d’une part, les besoins publics poursuivent l’abrogation de la tutelle,
et parce que, d’autre part, tout mouvement de rue, étant une mutinerie,
réclame et, par conséquent, confirme la tutelle. Je défie
qu’un fait d’armes s’accomplisse sans discipline ; or, pas de discipline
sans chef, pas de chef, non plus, sans subalterne. Le mouvement de février,
comme celui de 1830, fut un fait d’armes, il eut donc ses chefs, ses tuteurs,
autrement dit son gouvernement nécessaire et inévitable mais
c’est précisément contre le gouvernement, non pas de Charles
X, non pas de Louis-Philippe, mais de qui que ce soit, c’est contre le
gouvernement en principe que militent les intérêts, que lutte
la Révolution, le mouvement de février, qui portait le gouvernement
dans ses flancs, ne fut d’accord ni avec les intérêts, ni
avec la Révolution d’où il suit qu’il fut une erreur.

D’où vient cependant que ce mouvement satisfit un instant la
Révolution ? Cela vient de ce qu’avant cette manifestation, le gouvernement,
qui n’est ni aux Tuileries, ni à l’Hôtel de Ville, ni à
l’Elysée, mais qui se trouve dans les intérêts desquels
prend conseil l’opinion publique, était déjà condamnée
par l’opinion publique : cela vient de ce qu’avant d’avoir été
accompli par le mouvement, la Révolution avait été
faite par les intérêts, que les doctrinaires appellent la
foi.

Mais, entre le génie des intérêts ou de la foi et
celui du mouvement il y avait une différence essentielle qui devait
bientôt se traduire en mécompte : la force industrielle visait
aux institutions, la foi se séparait de l’autorité ; le mouvement
ne visait qu’aux hommes. On sait de quelle manière éclatante
les intérêts ont protesté contre le mouvement et ses
résultats. Disons comment il eût fallu s’y prendre pour assimiler
le mouvement à la Révolution.


V

Le fait révolutionnaire était accompli.

Les antagonismes, enfants difformes des gouvernements, s’étaient
effacés dans le sein de la République, qui fut vraiment la
République tant qu’elle n’eut pas de parrains.

L’équité, cette suprême justice du peuple, planait
seule sur la Cité, suppléant la loi qu’elle venait d’abroger.

La banque et le palais des finances eurent le rare bonheur de voir la
Liberté faire faction à leur porte et ils ne s’en plaignirent
point.

Le vol, averti, du reste, par des inscriptions improvisées du
sort expéditif qu’on lui réservait, était puni de
mort sur l’heure. Le vol, d’ailleurs, n’existe qu’à l’état
de privilège la libre concurrence l’efface radicalement.

Les partis, vermine qui naît dans la pourriture des cours hautes
et basses s’étaient évanouies avec la cause qui les produit.

L’oubli complet du passé avait rapproché tous les citoyens.

La Fraternité était universelle.

La plus grande courtoisie s’échangeait dans les rues, sur les
places publiques.

La joie et l’espérance illuminaient tous les visages.

Chacun, n’étant plus défendu que par lui-même, cherchait
un appui dans tout le monde et trouvait sans peine, dans le sentiment de
son isolement, la raison du respect qu’il devait aux autres.

L’ordre le plus parfait régnait partout en même temps que
la cohue.

Nul n’eut peur, car tout le monde était roi.

Nul n’ayant eu peur, la confiance fut générale.

Je tiens pour parfaitement exact ce tableau de la situation publique
au 24 février 1848. Je suppose que le peuple de Paris eût
placé sur le premier plan de ce tableau une simple commission urbaine
ou municipale et un magistrat qui, le visage tourné vers la frontière,
se fût particulièrement occupé de notifier à
l’étranger et le nouvel état de la France et son attitude
pacifique dans cette hypothèse, je l’affirme, sauf à le démontrer
tout à l’heure, le résultat du mouvement restait conforme
aux exigences de la Révolution, la souveraineté demeurait
en son lieu, la liberté était acquise et la paix domestique
assurée.

Que fallait-il de plus en effet ? Un ministre de l’intérieur
 ? Mais, c’était remettre en question la liberté individuelle
et municipale et reconstituer une tyrannie et un budget dont les intérêts
poursuivent l’abolition.

Un ministre de l’instruction ? Mais c’était remettre en question
la liberté de l’enseignement et reconstituer une tyrannie et un
budget dont les intérêts poursuivent l’abolition.

Un ministre des cultes ? Mais c’était remettre en question la
liberté de conscience et reconstituer une tyrannie et un budget
dont les intérêts poursuivent l’abolition.

Un ministre du commerce ? Mais c’était remettre en question la
liberté des transactions et reconstituer une tyrannie et un budget
dont les intérêts poursuivent l’abolition.

Un ministre de l’agriculture ? Mais c’était remettre en question
la liberté foncière et reconstituer une tyrannie et un budget
dont les intérêts poursuivent l’abolition. Un ministre des
travaux publics ? Mais c’était remettre en question la liberté
des entreprises privées et reconstituer le communisme des travaux
d’Etat et une tyrannie dont les intérêts poursuivent l’abolition.

Un ministre des finances ? Mais c’était remettre en question
la liberté du crédit et reconstituer un monopole et un budget
dont les intérêts poursuivent l’abolition.

Un ministre de la justice ? Mais c’était remettre en question
la justice des jurés et reconstituer les juridictions politiques
et un budget dont les intérêts poursuivent l’abolition.

Une préfecture de police ? Mais c’était remettre en question
la souveraineté des communes, substituer encore à leur propre
police une police d’Etat et reconstituer une tyrannie et un budget dont
les intérêts poursuivent l’abolition.

Un ministre de la guerre et un ministre de la marine ? Soit. Ces offices
sont des annexes naturels des affaires étrangères et les
hommes qui les exercent sont les commis du chef de la chancellerie désigné
plus haut ; le peuple n’avait pas plus à s’en inquiéter que
du comptable qui aurait tenu registre des minces recettes et des minces
dépenses qu’eût nécessitées cette mince administration.

Une municipalité et une chancellerie telle devaient donc être
et telle eût été la face officielle du gouvernement
du peuple, si tant d’ambitieux, répugnant à la condition
démocratique de simples citoyens, ne s’étaient obstinés
à vouloir être ministres ; préfets, sous-préfets,
receveurs, inspecteurs, etc., etc. La démocratie ne consiste pas
à faire gouverner toutes les communes par une commune, tous les
individus par un ou plusieurs individus, elle consiste à laisser
chaque commune et chaque individu se gouverner sous leur propre responsabilité.
Or, en face du maire et du conseil municipal, l’individu se gouverne ;
car il ne viendra pas à l’esprit d’une assemblée communale,
non appuyée par un préfet, de régenter dans leurs
affaires et dans leurs intérêts industriels les citoyens qui
l’ont élue. La tyrannie vient de la centralisation communiste ou
monarchique, la liberté individuelle est dans la municipalité 
 ; la municipalité est essentiellement démocratique. Il ne
faut rien mettre au-dessus d’elle sous peine de rétablir la monarchie.

De même qu’en face du maire l’individu se gouverne, de même
aussi, en face de la chancellerie ou administration diplomatique. la commune,
individu complexe, se gouverne ; car il ne viendra pas à l’esprit
de celui qui a reçu pour mission unique de représenter la
nation à l’étranger de s’immiscer dans les affaires communales.

La tyrannie vient de l’accaparement par l’Etat des éléments
domestiques de la société ; la liberté communale est
garantie quand l’autorité centrale n’a qu’un caractère purement
diplomatique et des attributions vierges de toute atteinte à la
prérogative des individus ; car tout ce qui se fait à l’intérieur
doit être fait par le peuple lui-même, par les particuliers
 ; ce qu’il est matériellement impossible au peuple d’exécuter
par lui-même, c’est-à-dire par chacun de ses membres, c’est
un acte international, c’est un traité de paix ou de commerce. Voilà
des cas où le besoin de la délégation se fait sentir.
Voilà pourquoi l’unique magistrature qui eût révolutionnairement
le droit de surgir du mouvement du 24 février 1848, était
la magistrature externe.


VI

Mais quoi ! une municipalité et une chancellerie, pour tout gouvernement,
parurent aux grands révolutionnaires, amis du peuple, des institutions
trop peu savantes et surtout trop pacifiques.

Comment le citoyen Ledru-Rollin aurait-il fait reparaître les
royalistes qu’il voulait combattre, s’il ne les eût pas rappelés
en prenant la place de M. Duchâtel ? Ledru-Rollin est l’auteur de
Baroche.

Comment le citoyen Garnier-Pagès aurait-il étouffé
la confiance qui venait de naître, s’il n’eût pas rouvert le
ministère des finances et fulminé un nouvel impôt ?
Garnier-Pagès est l’auteur de Fould.

Où le citoyen Carnot se serait-il fait battre par les jésuites,
s’il n’avait pas relevé l’université ? Carnot est l’auteur
de Falloux.

Comment le citoyen Crémieux eût-il conservé la magistrature
des monarchies, s’il ne s’était pas installé à la
justice ? Crémieux est l’auteur de Rouher.

Est-ce que l’inquisition d’Etat ne serait pas morte si le citoyen Caussidière
n’était pas devenu préfet de police ? Caussidière
est l’auteur de Carlier.

Des choses bien plus étranges se seraient passées, Si
le citoyen Louis Blanc, l’Ignace du socialisme, n’eût pas quotidiennement
prêché la croisade du travail contre le capital  ; Louis
Blanc est l’auteur de Montalembert.

Tous ces républicains qui, en cette qualité, devaient
avoir une aveugle confiance dans le bon sens public, commencèrent
par se défier du bon sens public, qui s’avisait d’être tellement
républicain que les républicains eux-mêmes pâlissaient
à côté de lui.

En présence du républicanisme universel, le Nationalne
sut que devenir, et la Réformese sentit menacée d’asphyxie.
Depuis la disparition de l’autorité, chaque citoyen ayant intérêt
à ménager tout le monde, il n’y avait plus d’animosité
dans le pays : la politique ayant fui avec le gouvernement, la question
devenait tout à fait économique, les chiffres succédaient
à la controverse.

Mais les doctrinaires ne trouvaient pas leur bénéfice
à cela ; ils sentaient bien que, du moment où chacun s’occuperait
de ses propres affaires, les affaires de tous iraient fort bien ; mais,
à ce compte, le premier venu allait être autant qu’eux, et
ils se trouvaient dans l’obligation de travailler comme le premier venu
 ; à ce compte, il n’y aurait plus eu de partis, et l’agitation qui
fait vivre les vagabonds et les hommes d’Etat allait cesser ; à
ce compte, il n’y avait plus de politique, et ceux qui vivent sans rien
faire n’avaient plus rien à faire De là, la nécessité
de relever le Gouvernement.

Mais comment s’y prendre ? Le Gouvernement a pour mission unique de
mettre les gens d’accord ; or, tout le monde était d’accord Pas
donc de gouvernement possible, et cependant il fallait un gouvernement
 ; il en fallait un. La démocratie avait son état-major comme
la royauté ; comme la royauté, elle avait des hommes dont
le dévouement à la patrie pouvait aller jusqu’à occuper
les cuisines et les palais ministériels ; comme la royauté,
elle avait de grands citoyens tout prêts à faire le sacrifice
de leur obscurité pour atteindre une préfecture, au risque
d’attraper 40 ou 80 francs par jour ; comme la royauté, elle avait
des héros plus modestes, mais non moins méritants, capables
de renoncer à de vulgaires travaux pour aller siéger dans
des sous-préfectures. Il fallait, sinon pour la France, alors fort
heureuse, du moins pour ceux qui voulaient lui faire l’honneur de vivre
à ses dépens, un gouvernement. Il le fallait, en outre, pour
sauver le principe gouvernemental. Ne pas relever le gouvernement, c’eût
été admettre un précédent qui compromettait
tous les gouvernements de l’Europe, c’eût été enlever
aux derniers rejetons des dynasties tout espoir de retour : or, ôter
aux princes l’espoir de revenir, c’était ôter aux républicains
la faculté de combattre les princes, et les républicains
ne peuvent cesser de combattre les princes sans cesser d’être des
républicains.

Aussi les républicains de Février allaient-ils périr,
absorbés par l’accord universel, quand tout à coup le National
,à bout de forces, jeta dans l’arène ce défi :

Aux républicains du lendemain par les républicains
de la veille.

De ce moment, les catégories furent créées, la
discorde chanta victoire et le gouvernement des amis du peuple put
s’établir. Ainsi, pour gouverner, les républicains, comme
les rois, se mirent à diviser la population. M. Marrast institua
l’ordre de la veille et M. de Lamartine celui des modérés
 ;vingt-quatre heures auparavant, il n’y avait que des frères, vingt-quatre
heures après, il n’y avait que des ennemis.


VII

Si la Révolution eût été comprise, nul ne
se serait occupé de gouvernement ; car la Révolution, étrangère
à la politique, était simplement une question d’économie.
Le peuple aurait dû faire subir aux politiques le sort qu’il infligeait
aux malfaiteurs ; pour pendant à l’inscription : mort aux voleurs
,on eût dû lire sur les murs de Paris : mort aux politiques
 !
Malheureusement le peuple ne savait pas encore, comme il le sait aujourd’hui,
que la politique est de la haute filouterie.

La question économique, chaque citoyen est appelé à
la résoudre pour ce qui le concerne ; quand la politique a disparu,
ce sont les intérêts, ce sont les affaires qui triomphent,
et, pour veiller à ses intérêts et à ses affaires,
nul n’a besoin de ministre, chacun est son propre gouvernement.

Supprimez la dictature de l’Hôtel de Ville au 25 février,
et le peuple n’a rien à faire dans la rue ; il n’y a que la politique
qui tient le peuple dans la rue ; les affaires le ramènent immédiatement
chez lui, car c’est chez soi qu’on vit.

Or, vous imaginez-vous l’immense mouvement économique qui serait
résulté de la suppression de la politique à la suite
des barricades ? Le travail, cette moralité par excellence, se serait
révélé sous toutes ses formes au capital, et le capital,
que la politique effraie, mais que le travail attire forcément,
se serait jeté de confiance dans l’industrie. Rien n’est plus rassurant
qu’une population qui applique son activité à la production,
car rien n’est plus digne d’intérêt qu’un homme occupé
à gagner sa vie. La confiance qu’inspire cet homme est générale,
on contracte volontiers un engagement avec lui, on le recherche même
pour lui ouvrir un crédit, car ceux qui font crédit veulent
des garanties, et la première garantie d’une transaction c’est la
moralité ; or, tout le monde sait que le travail et la moralité
sont synonymes. Les seuls honnêtes gens qu’il y ait et qu’il puisse
y avoir dans le monde ce sont les travailleurs.

Mais, si j’en excepte les hommes politiques et les vagabonds, il n’y
a que des travailleurs dans la société ; le capitaliste,
débarrassé du protectorat politique qui daigne lui donner
4 pour cent, est l’associé naturel de l’industrie qui peut lui donner
10, 15 et 20 pour cent. Quand le capital et le travail adhèrent
entre eux sans l’intermédiaire politique qui les exploite l’un et
l’autre, ils s’entendent à merveille, car ils ne peuvent vivre l’un
sans l’autre, ils sont complémentaires l’un de l’autre et si le
travail ne peut marcher sans le capital, je ne sais ce que signifie le
capital sans le travail.

Au point où en était la liberté au 24 février
1848, il n’y avait comme ne pouvait y avoir que des hommes disposés
à s’entraider. Chacun faisait volontiers des sacrifices pour son
voisin ; le créancier allongeait les échéances ; le
propriétaire aidait le locataire ; on partageait son dîner
avec des gens qu’on connaissait à peine et si la restauration du
gouvernement n’eût pas jeté la moitié de la population
dans la mendicité des antichambres, si, désillusionnés
à l’endroit de la politique, les citoyens s’étaient appliqués
aux industries utiles, dans peu de temps chacun, à titre définitif
ou provisoire, eût trouvé sa place et son pain, et le gouvernement
de tous serait depuis longtemps fondé.

Pour résumer ma pensée à l’égard du mouvement
de février et de l’issue démocratique qu’il eût pu
avoir, je dirai qu’il a manqué à ce mouvement un homme qui,
comme Washington, ait compris la justice des aspirations publiques. Le
peuple n’a pas besoin d’hommes qui l’aiment, le peuple a été
beaucoup trop aimé jusqu’à ce jour ; ce qu’il veut c’est
qu’on le laisse s’aimer lui-même. La philanthropie est une usine
dont les produits ont été plus profitables aux entrepreneurs
qu’aux actionnaires. Je n’en veux pour preuve que M. Thiers, auquel l’amour
de la société a rapporté d’assez beaux dividendes
au dire de ceux qui ont connu autrefois le lustre de ses habits et le sourire
de ses bottes.

Quand je vois un homme qui s’intitule ami du peuple, je commence
par mettre en sûreté ce que j’ai dans mes poches, et je me
considère comme fort bien avisé.

Cela dit, je reprends mon sujet.


VIII

La Révolution est l’émancipation de l’individu où
elle n’est rien ; elle est le terme de la tutelle politique et sociale
ou elle n’a pas de sens. En cela, je dois être et je suis, en effet,
d’accord avec tous les hommes, même avec ceux que l’on est convenu
d’appeler réactionnaires et qui ne sont, après tout, que
des mineurs promis à la tutelle des soi-disant démocrates,
comme ceux-ci sont aujourd’hui des mineurs acquis à la tutelle des
prétendus réactionnaires. En thèse nationale, la dénomination
des partis importe peu ; je ne connais ici que des hommes, lesquels veulent
s’emparer les uns des autres, précisément pour s’affranchir
les uns des autres. Le moyen est brutal et d’une inefficacité démontrée
par l’expérience ; mais un fait certain, c’est que le désir
de s’émanciper est partout : la Révolution est donc universelle,
et c’est pour cela, c’est parce qu’elle ne veut pas être localisée,
qu’elle est la Révolution.

La Révolution étant le terme de la tutelle, quelle doit
être la logique révolutionnaire ?

Sera-ce l’opposition politique ?

Sera-ce l’opposition insurrectionnelle ?

Ni la politique, ni l’insurrection, répondrai-je, et je prouve
 :

La politique, dans l’acception usuelle du mot et en tant que question
sociale ou d’intérieur, est l’art de gouverner les hommes ; elle
est la consécration de la minorité publique, le code de la
tutelle, la tutelle elle-même. Combattre la politique par la politique,
combattre le gouvernement par le gouvernement, c’est faire de la politique
et du gouvernement, c’est, au lieu de l’abolir, confirmer la tutelle, c’est
arrêter la Révolution, au lieu de l’accomplir. Car, enfin,
qu’est-ce que l’opposition, si ce n’est la critique, en d’autres termes,
le gouvernement du gouvernement ?

Devant la Révolution, toutes les politiques, comme tous les gouvernements,
se ressemblent et sont égaux, car la Révolution est, par
principe, par nature, par caractère et par tempérament. l’ennemie
de toute politique et de tout gouvernement social, domestique ou d’intérieur.
La Révolution a dévoré les Etats-généraux,
la Constituante, la Convention, le Directoire, l’Empire, la Restauration,
Louis-Philippe, le gouvernement provisoire et M. Cavaignac, comme elle
dévorera M. Louis Bonaparte et tous les tuteurs qui pourront ultérieurement
venir, car la Révolution, je le répète, est la négation
de la tutelle politique.

La politique et le gouvernement ne sont donc pas, ne peuvent pas être
des moyens révolutionnaires. Robespierre était aussi hostile
à la Révolution que le fut M. Guizot ; et M. Ledru-Rollin
ne l’a pas moins arrêtée que M. Baroche ; car Robespierre
et M. Ledru-Rollin étaient des hommes politiques, des hommes de
gouvernement, aussi bien que MM. Guizot et Baroche, d’où il suit
qu’en thèse révolutionnaire, les uns et les autres appartiennent
à la catégorie traditionnelle des tuteurs publics qu’il s’agit
d’écarter. Les hommes qui, soit au Parlement, soit dans la presse,
font de l’opposition à la politique et au gouvernement, sont forcément
anti-révolutionnaires, car, ils font de la politique et du gouvernement
 ; ils sont impliqués dans la haute complicité politique et
gouvernementale ; ils servent la cause de la tutelle et plaident contre
l’émancipation.

Cela peut paraître tout d’abord paradoxal, c’est cependant très
vrai. Lorsqu’un orateur de l’opposition prend la parole contre un projet
de loi qui porte atteinte au droit commun ou à la liberté,
et quand les écrivains de l’opposition prennent la plume pour combattre
la mesure gouvernementale, ils donnent à cette mesure qu’ils ne
sauraient empêcher la sanction en dernier ressort du débat
contradictoire ; ils lui donnent sa raison d’être légale.
Discuter, c’est combattre, et quiconque combat souscrit d’avance à
la loi qui doit résulter de sa défaite ; or, la défaite
de l’opposition n’est jamais douteuse : le gouvernement ne peut pas avoir
tort.

Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions légales qui
se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du régime
parlementaire, sont dues beaucoup plus à l’opposition qu’aux gouvernements
 ; je dis beaucoup plus, parce que c’est à deux titres que ces mesures
tyranniques incombent à l’opposition, premièrement parce
que c’est elle qui les a provoqués, en second lieu, parce qu’elle
s’est rendue régulièrement complice de leur adoption en les
discutant.


IX

L’opposition parlementaire est née d’une erreur de logique que
l’ambition des hommes a malheureusement eu un grand intérêt
à propager. Les esprits irréguliers, les cœurs ardents, stimulés
par la générosité et, trop souvent aussi, par une
envie dont, peut-être, ils ne se rendaient pas compte. ont cru et
persistent à croire que la Révolution ou la Liberté
peuvent être représentées et localisées dans
une enceinte législative. C’est là, je l’ai dit plus haut
et je le répète, un travers fatal de l’esprit moderne. La
liberté n’est pas un principe social, elle n’est qu’un fait individuel
 ; nul ne peut représenter une autre liberté que sa liberté
personnelle ; dès qu’un homme se pose comme représentant
de la liberté des autres, il est déjà une autorité.
Or, l’autorité de la liberté se transforme et devient tout
à coup la liberté de l’autorité ; il n’y a plus de
libre, dans ce cas, que le délégué ; le magistrat
absorbe la cité.

Remarquons, en outre, qu’en se plaçant avec l’opposition parlementaire
sur le terrain de la discussion des actes du pouvoir, les écrivains
de la presse opposante font de la politique, c’est-à-dire du pouvoir,
et qu’en imitant le gouveernement dans le soin qu’il prend d’appeler le
pays en garantie de ses actes, ils déplacent véritablement
le pays qui est social et non pas politique, qui fait de l’industrie et
des affaires et non pas de la controverse.

Je répéterai donc, après l’avoir suffisamment démontré,
que la politique n’est pas un moyen révolutionnaire. Les faits,
du reste, viennent à l’appui de mon raisonnement. L’histoire politique
des soixante dernières années confirme tout ce que j’ai dit
 : grâce à la politique, la question est aujourd’hui ce qu’elle
était la veille de la prise de la Bastille.

Vient la deuxième question relative à l’insurrection.
J’ai presque dit, en parlant de la politique, tout ce qu’il y a à
dire de l’insurrection. L’insurrection, c’est l’opposition dans la rue
 ; ici elle ne discute plus, elle agit ; c’est toujours le même combat,
seulement il a pris des proportions matérielles. Victorieuse ou
vaincue, son triomphe ou sa défaite se résument dans le gouvernement,
c’est-à-dire dans la négation de la Révolution.

L’opposition insurrectionnelle se trouve avoir exactement le même
caractère que l’opposition parlementaire, en ce sens qu’elle affirme
la tutelle au lieu de la nier, qu’elle nie la Révolution au lieu
de l’affirmer, seulement, dans l’enceinte d’une assemblée, l’opposition
ne confirme que le principe gouvernemental, tandis que, dans la rue, elle
confirme le fait.

Pas plus donc que la politique, l’insurrection n’est un moyen révolutionnaire
et, ici encore, les faits viennent à l’appui de mon raisonnement.
Il est acquis, en effet, à l’expérience que toute insurrection
n’a servi qu’à affermir et même, puis-je dire, à envenimer
la tutelle.

Si bien qu’il est devenu aussi urgent que rationnel de renoncer, pour
accomplir la Révolution, aux, moyens, reconnus inefficaces, de la
politique et de l’insurrection.

Ces moyens. recours suprême des ambitionnaires mal-à-propos
dénommés révolutionnaires, une fois écartés,
que reste-t-il ? Voilà ce qui va faire l’objet d’un dernier examen.


X

J’ai dit que la Révolution était la substitution de l’individu
à l’Etat traditionnel ; cette définition sera à la
portée de tout le monde quand j’aurai expliqué ce que c’est
que l’Etat traditionnel.

La notion d’Etat, telle qu’elle nous est parvenue par l’hérédité,
incruste dans une magistrature suprême, roi, empereur, président,
comité, assemblée, tous les éléments de la
vie sociale. Conformément à cette notion, rien ne se fait,
rien ne se dit, rien ne bouge dans le pays qu’en vertu des lois émanées
de la personne officielle la raison du fonctionnaire est la raison d’Etat
et, désormais, avant de penser, avant d’agir, avant de se mouvoir
en vue de leur bien propre, les individus doivent penser, agir et se mouvoir
en vue de la conservation du magistrat, clé de voûte de l’édifice
public. C’est le communisme ou la monarchie, ce qui revient au même.

Dans cette étrange combinaison d’une mécanique barbare,
chaque individu, tenu par un mors, dirigé par des rênes et
poussé par un fouet, se trouve attelé, bête de labeur,
au char de l’Etat ou de la suprématie. L’Etat. conducteur universel,
arrête ou fait marcher, rappelle en arrière ou pousse en avant,
à son gré et selon son caprice, l’art, la science, l’enseignement,
le culte, l’industrie, le commerce, le crédit, sans se préoccuper
d’autre chose que de sa sécurité propre. La logique d’Etat,
telle que l’a développée Rousseau et telle que l’ont pratiquée
Robespierre, M. Guizot, M. Ledru-Rollin. M. Thiers, et M. Louis Blanc,
admet cette énormité à savoir : que la suprême
magistrature restant sauve, la destruction de tous les Français
ne compromettrait en rien le salut de l’Etat ; car l’Etat. c’est cette
magistrature même ; quiconque l’attaque attaque l’Etat, et, pourvu
qu’elle reste debout, tout peut périr autour d’elle sans que l’Etat
coure aucun péril.

Tel est l’Etat traditionnel. MM. Thiers, Cabet, Berryer, Pierre Leroux,
de Broglie, Louis Blanc, Laroche-Jaquelein, Considérant n’en connaissent
pas d’autre. Eh bien l’objet de la Révolution est de dégager
l’individu des longes de cet attelage  ; l’objet de la Révolution
est de substituer l’arbitre réel ou individuel à l’arbitre
public ou fictif. En thèse traditionnelle, je suis conduit au profit
de mon guide ; en thèse révolutionnaire, je me conduis moi-même
à mon profit ; en thèse traditionnelle, le magistrat cesse
d’être un individu en devenant l’Etat ; en thèse révolutionnaire,
l’individu devient magistrat ; l’Etat, c’est l’individu.

Arrivé à ce, point de notre démonstration, nous
pouvons jeter un jour décisif sur le vice des moyens politiques
et insurrectionnels mis en usage jusqu’à ce jour.

L’Etat étant donné, quand, je groupe mes concitoyens dans
une enceinte ou sur une place publique pour leur demander l’investiture
de leur confiance, afin de livrer, oralement ou par les armes, combat à
l’Etat, je ne me propose nullement de renverser l’institution à
leur profit, j’ai simplement en vue de substituer ma personne à
la personne que je vais combattre ; mon objet est uniquement de soustraire
à ceux qui l’exercent la direction des affaires publiques pour m’en
emparer ; je puis croire que je dirigerai mieux qu’eux, mais je me trompe
inévitablement ; car, comme il s’agit précisément
de ne pas diriger, la direction, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle
vienne, est nécessairement mauvaise.

L’institution d’Etat ne peut être renversée que par l’institution
contraire. Or, le contraire de l’Etat, c’est l’individu, comme le contraire
de la fiction, c’est le fait. Que l’individu s’institue et l’Etat périt
 ; que la liberté se fonde et l’autorité disparaît.

Mais comment, demande-t-on, doit se fonder la liberté ? Comment
s’instituera l’individu ?

L’individu s’institue en s’appliquant à faire lui-même
ce qui, jusqu’à ce jour, a été laissé à
l’initiative de l’Etat ; la liberté se fonde sur le travail, la
production, la richesse et pas ailleurs.


XI

Je ne connais rien de plus obscur que la démonstration de l’évidence,
l’analyse d’une notion simple demande des soins tels que je perdrais courage
Si je ne me sentais aidé par l’attention que le public prête
aujourd’hui à ces questions.

Quand je parle de la substitution de l’individu à l’Etat, je
veux dire que la législation réglementaire au moyen de laquelle
l’Etat s’est approprié la direction des affaires publiques doit
être abrogée, et que chaque individu doit désormais
faire ses propres affaires, non plus en conformité de la loi d’Etat,
mais en vertu de son propre instinct dirigé par son propre intérêt.

Mais on ne peut pas demander aux assemblées d’abroger les lois
 ; l’abrogation de la loi d’Etat ne peut pas appartenir à l’initiative
de l’Etat, l’Etat ne peut pas se dépouiller lui-même ; cette
opération revient de droit et de fait à l’initiative des
individus qui ont investi l’Etat.

Une loi d’Etat s’abroge dès qu’on met les faits sociaux en opposition
avec elle. Toutes les lois de police, par exemple, sont abrogées,
et tous les agents de police disparaissent le jour où le fait social
devient généralement et complètement calme.

Or, le fait social sera généralement et complètement
calme, quand l’opposition de parti ou de verbiage disparaîtra pour
laisser librement agir l’opposition matérielle des intérêts
réels et du travail effectif, autrement dit l’opposition populaire
ou individuelle. Contre la force des besoins sociaux les lois de l’Etat
ne peuvent rien.

Nous faisons une opposition efficace à la police quand, sans
autre préoccupation, nous nous rapprochons de nos intérêts
matériels ; car ces intérêts étant ennemis de
toute agitation désordonnée ou d’Etat, il s’ensuit que s’occuper
d’eux, c’est cesser de s’agiter ; or, cesser de s’agiter, c’est tout simplement
supprimer la police, à moins, ce qui ne saurait se comprendre, que
la police ait sa raison d’être en dehors de l’agitation.

La police une fois absorbée par le travail et les intérêts,
les suppressions de règlements d’Etat, les abrogations de lois vont
vite ; car la confiance qui porte le crédit se développe
avec rapidité.

Chacun s’occupe de ses intérêts propres ; donc, chacun
travaille ; chacun travaille, donc, nul ne menace nulnemenace, donc, nul
ne craint ; personne ne craint, donc, la sécurité est universelle.

La sécurité étant universelle, le capital, que
la peur avait précipité dans les caves de la banque d’Etat,
met le nez à la lucarne et, voyant passer l’industrie qui lui promet
six, dix, quinze, vingt pour cent, se pose naturellement cette question
Qu’est-ce que je fais ici ? Cette question ainsi posée, le capital
se dit : La crainte d’être dépouillé m’a emprisonné
dans un privilège qui me donne quatre du cent ; il n’y a plus d’agitation
à l’extérieur je n’ai plus peur et je puis avoir, au-dehors,
le double bénéfice de la liberté et d’un profit plus
grand : sortons !

Le capital sort de la banque d’instinct, et le voilà s’abouchant
avec l’intelligence et l’industrie pour savoir ce qu’il y a de mieux à
faire pour réaliser les plus gros bénéfices ; l’association
de l’argent avec le travail s’opère progressivement ; le monopole
financier est détruit par l’intérêt même de la
finance : le crédit libre ou individuel est fondé. Le plus
beau fleuron de la couronne d’Etat disparaît ainsi tout doucement
et sans que le gouvernement ait plus à se plaindre de son appauvrissement
que les agents de police n’ont eu à crier contre leur Suppression.


XII

Oh quand, au lieu d’un seul magasin d’argent, le pays possède,
pour la vente de cette marchandise, autant de boutiques qu’il y a de capitalistes,
la denrée métallique ne peut manquer d’être à
bon compte. Le drap n’est pas cher en France grâce à l’extension
qu’a donnée à sa vente la liberté de son commerce
 ! Si le drap venait à être monopolisé comme l’est dans
ce moment l’argent, la redingote deviendrait une rare distinction.

Le capital une fois affranchi voici le travail qui s’active. Le capital
et le travail sont une seule et même chose ; le capital vient du
travail et y retourne ou plutôt il n’en sort pas, il s’y meut ; si
le travail s’arrête c’est que le capital est paralysé, le
travail ne marche que sur les jambes du capital, mais aussi le capital
ne pense que par la tête du travail. Cette dualité ne forme
qu’un corps et n’a qu’un but : la production.

Ceux qui ont dit qu’il y avait antagonisme essentiel entre le capital
et le travail n’ont voulu que se ménager les moyens de les gouverner
tous les deux ; or, gouverner c’est exploiter. En se défiant l’un
et l’autre de ces tiers officieux, le capital et le travail communiquent
entre eux sans intermédiaire, dès qu’ils communiquent, ils
se connaissent et quand ils se connaissent, ils adhèrent ; car on
ne se fait la guerre ici-bas que parce qu’on ne se connaît pas.

Examinez bien la société après la suppression de
l’opposition officielle, après la détermination de l’inertie
politique et du calme qui en résulte, après la disparition
de la police d’Etat et la conversion du système financier, et vous
allez remarquer avec quelle rapidité se développe la transformation.

Plus de stupides déclamations dans la presse ; l’ergotage abstrait
qui n’a jamais rien prouvées, qui ne peut rien prouver, qui n’a
jamais fait que de l’agitation, qui ne peut jamais faire que de l’agitation,
rentre dans les ténèbres : un peuple qui tourne au positif
ne prête plus son attention aux arguties. La publicité se
débarrasse de cette tourbe d’ignorants qui ne savent parler que
doctrine parce que la doctrine est comme Dieu, comme l’inconnu, comme l’insolubilité
 : le thème de la bêtise et le cheval de bataille des niais.

La presse tournant au positivisme et à l’industrie, comme le
peuple, la législation qui la gêne et l’exploite n’a plus
de raison d’être : elle se trouve abrogée de fait ou inexécutable,
ce qui revient au même.

De la liberté individuelle garantie, non plus par un chiffon
de papier mais par le fait autrement éloquent de la sécurité
générale et de la confiance privée ; de la liberté
de l’industrie garantie par la meilleure des constitutions : celle du crédit
anarchique ou non réglementé ; de la liberté de la
presse garantie par le plus auguste des princes : l’intérêt
 ; de ces trois libertés fondamentales doivent découler inévitablement,
fatalement toutes les libertés de détail qui se trouvent
aujourd’hui emprisonnées dans les cartons de cinq à six ministères.
L’absorption de l’Etat par les individus sera l’affaire d’une année
tout au plus ; dans quelques mois le gouvernement dépouillé
du budget de l’intérieur, du budget des cultes, du budget de l’instruction
publique, du budget des travaux, du budget de l’industrie et du commerce,
du budget de l’agriculture et du budget de la préfecture de police,
va se trouver, par la force des choses et sans que la pensée lui
vienne de crier : au secours ! réduit purement et simplement aux
proportions démocratiques du ministère des affaires étrangères
et de ses deux annexes, dont l’un est permanent et l’autre éventuel
la marine et la guerre. Le gouvernement sera enfin ce qu’il doit être,
non plus un gouvernement interne ou domestique mais un gouvernement externe
ou diplomatique : une chancellerie.

Nous appelons cela, quant à nous, avec ou sans la permission
de messieurs les révolutionnaires, la révolution : car nous
sommes celui qui veut, de fait et non pas par paroles, une révolution
honnête, équitable et belle, une révolution qui soit
une grande chose en même temps qu’une bonne affaire pour le noble,
pour le bourgeois et pour l’ouvrier, car devant la révolution comme
devant Dieu il n’y a ni nobles, ni bourgeois, ni ouvriers, ou bien il n’y
a que des ouvriers, il n’y a que des bourgeois, il n’y a que des nobles
parce qu’il n’y a que des hommes et parce que ces hommes, en thèse
anarchique ou libre, s’appauvrissent et s’enrichissent, s’élèvent
et s’abaissent, s’ennoblissent et se dégradent selon que le sort
ou leur génie les favorise ou les frappe.


XIII

Voici maintenant, autant qu’il est possible de l’indiquer, en quoi consiste
le mécanisme révolutionnaire :

Convaincu comme nous le sommes et comme l’expérience et la succession
des temps nous ont forcé de l’être, que la politique, théologie
nouvelle, est une basse intrigue, un art de roués, une stratégie
de caverne, une école de vol et d’assassinat ; persuadé que
tout homme qui fait métier de politique, à titre offensif
ou défensif, c’est-à-dire comme gouvernant ou opposant, en
qualité de directeur ou de critique, n’a pour objet que de s’emparer
du bien d’autrui par l’impôt ou la confiscation et se trouve prêt
à descendre dans la rue, d’une part avec ses soldats, de l’autre
avec ses fanatiques, pour assassiner quiconque voudra lui disputer le butin
 ; parvenu à savoir, par conséquent, que tout homme politique
est, à son insu, sans doute, mais effectivement, un voleur et un
assassin ; sûr comme du jour qui nous éclaire que toute question
politique est une question abstraite, tout aussi insoluble et, partant,
non moins oiseuse et non moins stupide qu’une question de théologie,
nous nous séparons de la politique avec le même empressement
que nous mettrions à nous affranchir de la solidarité d’un
méfait.

Une fois séparé de la politique qui lui avait appris à
haïr, à porter envie, à faire la guerre à ses
concitoyens, à rêver leur détroussement, à s’annihiler
au point de ne plus compter sur lui et de tout attendre d’un gouvernement
qui ne peut lui rien donner qu’il ne l’ait préalablement Soustrait
à d’autres, une fois, disons-nous, séparé de la politique,
l’individu recouvre l’estime de lui-même et se sent digne de la confiance
d’autrui son activité, arrachée aux ténèbres,
se déploie au grand jour ; il quitte l’embuscade et passe au travail.

Il est pauvre et sans crédit, le début sera difficile
mais s’il ne débute jamais, où le conduira le mauraudage
 ? Son intention est bonne, son activité grande, sa volonté
ferme, il prend son courage à deux mains, et, le voilà, cherchant
une issue dans la société réelle, son domaine naturel.

Cette issue il la trouvera inévitablement proportionnée
à son mérite. Il se peut qu’apte à l’horlogerie il
ne trouve d’abord qu’à forger ; il se peut qu’ayant l’intelligence
de l’ébénisterie, il soit forcé momentanément
de faire de la charpente ; il se peut qu’avocat, l’absence de tout client
le relègue dès le principe dans une étude de notaire,
d’avoué ou d’huissier ; il se peut que, journaliste, il ne puisse
actuellement trouver de refuge que dans un pensionnat ou une tenue de livres.
Qu’importe tout chemin mène au but. Il se crée, dans quelque
position qu’il soit, des relations qu’il ne tient qu’à lui de rendre
amicales. S’il a réellement des aptitudes supérieures à
ce qu’il exerce, il doit tôt ou tard trouver quelqu’un qui aura intérêt
à utiliser son talent. Il possède lui-même et le temps
et l’activité et le discernement nécessaires pour veiller
à son classement. Pour le moment, il travaille, donc il spécule
 ; il spécule, donc il, gagne, il gagne, donc il possède ;
il possède, donc il est libre. Il s’institue en opposition de principe
avec l’Etat, par la possession ; car la logique d’Etat exclut rigoureusement
la possession individuelle ; en cela, les nouveaux apôtres de la
doctrine d’Etat s9nt beaucoup plus mathématiques que les anciens
et M. Thiers n’est qu’un mince despote à côté de M.
Louis Blanc. Il s’institue, donc, individuellement par la possession, sa
liberté commence avec le premier écu et il sera d’autant
plus libre dans l’avenir qu’il aura plus d’écus. Voilà la
vérité naïve et simple, la vérité du fait,
qui se démontre par elle-même comme la lumière et l’évidence.

Les rhéteurs appelleront monarchie ou oligarchie, empire ou république
l’Etat dans lequel j’aurai des écus dans ma poche, je me moque de
leur raisonnement. Ils n’attirent mon attention que lorsqu’en vertu de
je ne sais quelle loi d’équilibre fantasmagorique, ils veulent prendre
mes écus. Alors, qu’ils s’appellent monarchistes, oligarques, impérialistes
ou républicains, je constate que mon vocabulaire m’autorise à
leur donner un autre nom infiniment plus intelligible et, surtout plus
concluant : je les appelle des filous.


XIV

Mais qu’est-ce qui autorise la filouterie d’Etat ? Qu’est-ce qui fait
que les gouvernements prélèvent une prime énorme sur
le temps, sur l’industrie, sur l’avoir, sur la vie, sur le sang, des individus
 ? ta peur. Si nul n’avait peur dans la société, le gouvernement
n’aurait à protéger, personne et si le gouvernement n’avait
à protéger personne, il n’aurait plus aucun prétexte
pour caractère de son industrie, de l’origine de son avoir ; il
n’aurait plus à demander le sacrifice du sang ni de la vie de personne.

Quand, pour ne parler que de notre profession et toutes les professions
sont gênées comme la nôtre nous cherchons la raison
des nombreuses entraves qui Sont placées sous nos pas ; quand nous
demandons pourquoi nous avons à consulter le ministre, et puis le
procureur de la République, et puis encore le préfet de police
pour faire un journal, nous trouvons que le gouvernement a peur, mais nous
découvrons en même temps que le gouvernement est plus fort
que nous qui donne cette force au gouvernement ? L’argent de tout le monde,
la richesse publique mais s’il est acquis que la richesse publique paye
le gouvernement pour avoir peur, il reste démontré que c’est
la richesse publique elle même qui a peur.

Pourquoi la richesse publique a-t-elle peur ? Précisément
parce qu’elle est l’enjeu des luttes politiques ou insurrectionnelles précisément
parce que la richesse publique qui, de sa nature, est révolutionnaire
ou circulante se trouve incessamment refoulée par le piston gouvernemental
de l’agitation et de l’oisiveté.

La richesse publique soutient le gouvernement non pas pour le bien qu’il
fait, ce bien est partout et toujours introuvable, mais pour le mal qu’il
est censé empêcher. Le mal qu’appréhende la richesse
publique et que le gouvernement est censé empêcher ne peut
venir que du gouvernement lui-même ou de l’initiative des hommes
qui peuvent apporter au gouvernement tel ou tel système ; la richesse
publique soutient donc un gouvernement précisément parce
qu’elle en craint un autre ; elle soutient la politique de Pierre parce
qu’elle craint la politique de Paul. Que Paul-opposition se retire de la
politique et Pierre-gouvernement est ruiné ; car la richesse ne
soutenant Pierre que pour le mal qu’il empêche Paul d’accomplir,
dès que Paul n’inspire plus de crainte et ne peut plus faire de
mai, dès qu’il travaille, la richesse circulante va droit à
lui, Pierre n’est plus soutenu, son action devient nulle, son influence
est morte, son autorité s’évanouit. La confiance renaît
dans tous les esprits, le crédit libre s’établit, les intérêts
se développent sur la plus large échelle, le bien-être
se généralise, la prospérité devient universelle,
la civilisation s’étend sur toutes les classes, et la Révolution
est faite.

Abandon complet de la politique, retour sérieux vers les affaires,
voilà donc en quoi consiste la véritable tactique révolutionnaire
 ; elle est simple comme tout ce qui est vrai, elle est facile comme tout
ce qui est simple, et elle est simple, vraie et facile comme tout ce qui
est juste.

Le gouvernement du peuple n’est ni une doctrine ni une idée,
c’est un fait ; ce gouvernement ne se résume ni dans une devise,
ni dans une couleur, il a pour symbole un écu.


LA LOI ÉLECTORALE

Dans le premier numéro de ce journal, nous avons nettement, nous
avons même audacieusement exprimé notre opinion touchant le
caractère actuel du droit électoral. L’attitude du peuple
en face de la suppression partielle que le Parlement a voulu faire de ce
droit nous a prouvé que notre doctrine était conforme au
sentiment général. L’électorat n’est pas un principe.

L’instinct populaire est plus sûr que le raisonnement des sophistes,
car cet instinct porte sur les faits. Les partis soi-disant démocratiques
ont beau crier que le suffrage universel est la seule garantie du progrès,
le seul principe d’où doit découler le bien-être, les
faits répondent que le suffrage universel, dont l’exercice a jusqu’à
ce jour arrondi la position de quelques élus, a considérablement
compromis les intérêts des particuliers et, par conséquent,
la prospérité publique.

Est-ce à dire que le suffrage restreint tel qu’il a plu à
la majorité de le formuler résoudra la question ? Ce serait
niais que de le supposer. La vérité n’est pas dans l’élection
rien ne peut venir de l’élection, l’élection est la garantie
du gouvernement et le gouvernement est la cause du malaise, c’est donc
dans l’abstention et non pas dans l’élection que se trouve la solution
de la difficulté.

Le peuple aboutira à l’abstention, comme il aboutira au refus
de l’impôt, c’est inévitable et fatal. Il est entré
dans la voie qui doit l’y conduire en tombant dans le scepticisme politique,
dans l’indifférence doctrinale. C’est quand le peuple ne croit plus
à rien qu’il croit en lui cette dernière croyance détermine
l’appréciation du fait, le positivisme parvenu à ce point,
le peuple sort du domaine des interprétations pour prendre des proportions
fixes ; il ne se laisse plus entraîner, il spécule ; il ne
s’agite plus, il amasse il ne vocifère plus, il cherche à
jouir.

Savez-vous, au point de vue populaire, ce que signifient les débats
qui ont eu lieu à l’Assemblée entre la majorité et
la minorité au sujet de la loi électorale ? Ces débats
signifient que les membres de la majorité croient ne pouvoir être
réélus qu’en châtrant le suffrage universel, et que
les membres de la minorité sont persuadés que le suffrage
universel leur est indispensable pour rester où ils sont. Voilà
le vrai sens de la discussion ; mais, en fait, qu’a le peuple à
attendre de la majorité ou de la minorité ? Rien. L’une et
l’autre l’ont bien prouvé, et, quand bien même elles ne l’auraient
pas prouvé pratiquement, nous croyons avoir, dans cette publication,
fourni des arguments fort clairs sur ce point.

Avons-nous si fort à nous réjouir du régime électoral
qu’il y ait lieu de nous agiter pour le défendre ? Qu’a-t-il produit
 ? Des volumes de lois dont, pour ma part, je me passerais volontiers, et
vous ?

Certes, c’est le suffrage universel qui a produit les assemblées
auxquelles nous devons toutes les prohibitions qui nous écrasent
le suffrage restreint aurait-il produit de pires choses ? Nous ne le présumons
pas. Que signifie dès lors Cet enthousiasme qu’on veut nous donner
pour le suffrage universel, quand il est prouvé que les assemblées
n’ont abouti qu’à nous inquiéter et à nous ruiner.

La droite se défie d’une partie de la population.

La gauche se défie de l’autre partie.

Pour qui nous prend-on ? De qui sommes-nous la chose ? Nous nous défions,
nous, de la droite et de la gauche et nous réservons nos suffrages
voilà ce que nous avons de mieux à faire pour mettre d’accord
les blancs et les rouges qui n’en veulent qu’à notre argent.

Voilà la raison du calme qui a accueilli la loi électorale.
Le plus naïf des journaux de Paris et le plus fat. L’Evénement
et la Presse, ont recommandé le calme à la population,
et, le calme ayant eu lieu, ils se sont félicités d’avoir
été obéi ; à les entendre, la sagesse du peuple
est leur ouvrage ; sans eux, l’agitation aurait amoncelé les pavés
et troublé la cité, cela fait pitié.

Le calme est dans la force des choses. Le peuple est devenu profondément
sceptique, il ne croit ni aux troubadours, ni aux vendeurs de spécifiques
 ; on a beau professer pour lui un tendre et profond amour, on a
beau vouloir l’assurer, il ne se prend plus ni à la tendresse,
ni à l’assurance, et il se demande quel est l’audacieux ou
le fou qui ose se placer assez haut pour l’aimer, et quel est le souverain
ou l’intrigant qui se sépare à tel point de lui qu’il puisse
lui promettre la sécurité.

Les temps de l’exploitation par les grands mots sont déjà
loin de nous les étiquettes ne trompent plus personne le dévouement
a montré ses factures, il coûte trop cher. On ne croit plus
au désintéressement chevaleresque de sorte qu’au moment même
où un homme se sépare des autres hommes pour les commander,
des suspicions légitimes s’élèvent sur son compte
dans cet état, le peuple n’a plus de chefs, c’est l’égalité
qui commence ; quand le peuple n’a plus de chefs, il n’y a plus de mouvement
possible, le calme est dans la force des choses. Or, le calme c’est la
Révolution, non plus celle des intrigants, mais celle de tout le
monde, celle des intérêts et de la richesse.

Les politiques ne veulent pas sortir des questions de forme, cependant
c’est la question de fond qui s’agite dans le sein de la société.
Le gouvernement, les hommes du gouvernement, la manière de faire
et de constituer le gouvernement, les antécédents et les
doctrines de tels ou tels individus, la prééminence de tel
ou tel système, tout cela importe peu au peuple ; ce qui lui importe,
c’est le bien-être, et, le bien-être, il est démontré
que nul ne peut le réaliser que soi même ; il est prouvé
qu’il ne saurait s’obtenir par la délégation, il est établi
en fait qu’il est indépendant de la forme. C’est donc avec plein
et entière raison que le peuple devient indifférent à
l’égard de la forme, autrement dit du gouvernement, et qu’il porte
son attention sur le fond qui n’est autre chose que le peuple lui-même
et ses propres affaires.

Aussi vienne, après la loi électorale, la présidence
décennale, vienne la présidence à vie, vienne l’empire,
vienne le diable, pourvu que les bons à rien soient condamnés
au silence par la prudence des travailleurs, la forme, quelque élevée
qu’elle soit, sera emportée par le fond ; le peuple dévorera
le gouvernement.

Le gouvernement n’est pas un fait, il n’est qu’une fiction. Le fait
immuable et éternel, c’est le peuple. Nous sommes, pour notre part,
avec le fait, et il se prépare un temps qui nous semble mauvais
pour ceux qui ne veulent pas se séparer de la fiction.

Anselme Bellegarrigue