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TRAIMOND, Jean-Manuel. Pourquoi Vallotton est-il un peintre important ?
Article mis en ligne le 21 novembre 2013
dernière modification le 27 avril 2015

par r-c.
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D’abord parce qu’il est lui-même, et non simplement le membre, voire le disciple, d’une école. Le formidable académisme, et ses formidables ressources financières, se dressait encore, fort de l’approbation quasi-générale, fort du rôle d’enseignement moral qui lui était assigné, fort de la lisibilité des images léchées qu’il produisait à la perfection. Impressionnisme, pointillisme, symbolisme, puis encore le fauvisme, et Gauguin et Van Gogh, et le cubisme et les peintres abstraits se dressaient forts, eux, de leur génie. Mais Vallotton, quoique déclaré Nabi, va son chemin, son chemin à lui. Il peint comme personne d’autre. De l’académisme il conserve l’illusionnisme, les contours précis, le goût du nu féminin (qu’il ne se prive cependant pas de brocarder en donnant souvent aux femmes un teint de pis de vache des plus jaunâtres). De Gauguin et des Nabis, il apprend la liberté des couleurs, il comprend que le monde réel est une chose, l’image en est une autre. Et que si le créateur de l’image entend donner à l’image les couleurs qui lui chantent et qui chantent, le monde réel n’a pas à y trouver à redire. De l’impressionnisme il prend le goût du paysage et plus exactement de l’étude honnête des nuances exactes de la lumière qui nous transmet l’image du paysage. Parce que le paysage, Vallotton en fait ce qui lui chante.

Car Vallotton sait que la représentation est une chose, et les signes par lesquels on construit une représentation en sont une autre. Les signes, quels signes ? Mais les coups de pinceaux (ou de burin pour la gravure) qui édifient, bande de brun par bande de brun, touche de rose-orangé par touche de rose-orangé, pointe de blanc par pointe de blanc, les représentations (femme, cavalier, fleur, château…) de ses tableaux ! Et Vallotton entend conserver la maîtrise non seulement de ses représentations, mais aussi de ses signes. Que les Impressionnistes se jettent tous dans la tache, comme leurs neveux les Nabis, cela les regarde. Que les Pompiers ne jurent que par la touche lisse, porcelainée, invisible, cela les regarde. Que Van Gogh empâte l’empreinte de ses terreurs jusque dans l’étalement du pigment sur la toile, cela le regarde. Vallotton, lui, imagine, crée, pense, comme il veut.

D’ailleurs, le magnifique tableau "Verdun" n’est pas la représentation réaliste d’un champ de bataille envahi par les gaz de combat, il est une composition, au sens le plus strict du terme, dont certains signes sont illusionnistes, tels les nuées de gaz, et d’autres purement symboliques, tels ces cônes noirs évoquant la puissance de feu et d’assassinat des obus tombant du ciel.

Prenez, au surplus, l’une des plus puissantes, peut-être la plus puissante qui fut jamais, représentations de l’horreur de la guerre, la gravure « Dans les ténèbres ». 95% de la surface de l’image est noire. Comme la nuit du combat, comme la nuit dans laquelle la guerre plonge l’homme, comme l’aveuglement de la haine et de la lutte pour la mort. Les hommes, leurs armes et le peu que Vallotton nous donne de leurs vêtements sont blancs. Blancs, comme le cadavre aux yeux stupéfaits dans le coin droit de la gravure. Admirez l’idée géniale du métasigne, c’est-à-dire un signe-à-interpréter-plutôt-qu’à-voir-immédiatement, le métasigne de la swastika. Pas la swastiska du nazisme, le nazisme n’existait bien sûr pas encore, mais la swastika des bras et des poignards, quatre bras, deux poignards, deux épaulettes, un mouvement vertigineux, un vortex implacable, implacable comme la mort qui va faucher au moins l’un des deux combattants. Mais il y a un autre métasigne, encore plus insidieux, plus féroce. Oui, bien sûr, les quatre boutons métalliques de la tunique vue de derrière. Métal, comme une arme, comme une munition. Métal, une chose morte qui tue un être vivant. Quatre boutons, quatre comme les quatre bras. Les quatre bras bougent, vivent, encore un peu. Les quatre boutons ne bougent pas. Ils sont en rang, en ligne, au rapport, ils sont à la parade. L’ordre, la ligne, inventions humaines. Comme l’uniforme, comme la hiérarchie, comme la nation, comme l’Etat, comme la guerre. Quatre petits signes. Quatre petits cercles blancs dans une marée noire.

Et leur métasigne, l’arrangement géométrique, régulier ("qui obéit à une règle", donc qui obéit), de quatre objets fabriqués de main d’homme, de la main qui deux centimètres plus haut est montrée armée d’un objet fabriqué de main d’homme afin de tuer un être vivant enfanté de ventre de femme.

Jean-Manuel Traimond


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