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GOMEZ, Freddy. Fin d’un époque
Article mis en ligne le 10 février 2014
dernière modification le 30 novembre 2015

par r-c.
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Extrait de "R. R. ou l’Apatride conséquent" A Contretemps (juillet 2007) N° 27 Rudolf Rocker 1- Mémoires d’anarchie

Dernière échappée belle avant la catastrophe, Rocker entreprend, de février à mai 1914, une tournée de conférences au Canada. Accompagné de son fils aîné Rudolf [1] –, il parcourt l’est du pays, de Québec à Winnipeg, en poussant jusqu’à Towanda (Pennyslvanie), où vit une sœur de Milly, et Chicago (Illinois), où il est convié à un banquet anarchiste organisé en son honneur.

De retour à Londres, Rocker rencontre, à quelques jours de distance, Kropotkine et Malatesta. Le premier se déclare convaincu que la guerre est proche et considère que l’Allemagne en portera la principale responsabilité. Le second, de retour d’Ancône [2], ne croit pas que la bourgeoisie internationale soit assez folle pour déclarer une guerre qui, à ses dires, enclenchera immanquablement une dynamique révolutionnaire.

Le 4 juillet, la Fédération des anarchistes juifs tient conférence. Malatesta, dont la présence est saluée avec enthousiasme par l’assistance, y juge la situation très sérieuse au lendemain de l’attentat de Sarajevo, mais n’imagine toujours pas que la guerre puisse être déclarée. Son optimisme sans limite est partagé par le Bureau de l’Internationale anarchiste [3], qui s’affaire à préparer son deuxième congrès, devant se tenir à Londres dans les semaines suivantes.

La nouvelle de l’assassinat de Jaurès tombe comme une bombe. Le 2 août 1914, l’Independent Labour Party (ILP), soutenu par les anarchistes, organise, à Trafalgar Square, un meeting de résistance à la guerre. Aux abords du meeting, Rocker rencontre des compagnons qui s’inquiètent de savoir ce que fera la social-démocratie allemande. « Au mieux, répond Rocker, elle ne votera pas les crédits de guerre, mais même cela n’est pas sûr. » Le lendemain, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le 5, c’est au tour de l’Angleterre de déclarer la guerre à l’Allemagne.

Dans les jours qui suivent, Rocker assiste aux premiers départs de troupes.

« Pour moi commença, alors, une période de grave dépression. J’ai vite compris que tout ce qui avait été entrepris au cours de ces années allait tomber en ruines. Le mouvement ouvrier socialiste avait misérablement failli en un temps où l’avenir de l’Europe était entièrement entre ses mains. Les discours grandiloquents et les résolutions de congrès internationaux n’avaient été qu’écrans de fumée et mots creux, des jeux de scène incapables d’allumer la moindre étincelle de résistance. » [Mémoires, vol. 2.]

Le 7 août 1914, il s’exprime ainsi dans Arbayter Fraynd :

« Seuls les travailleurs pouvaient empêcher ce recul vers la barbarie la plus sanglante. Mais ils n’ont pas pris conscience du danger et ils ont gâché leurs forces en mesquineries, quand les rois et les grands faiseurs d’opinion publique travaillaient opiniâtrement à plonger l’Europe dans l’abîme. (…) Maintenant il est trop tard. (…) Que personne ne se berce d’illusions. Cette guerre sera longue. Trop d’intérêts sont en jeu. C’est une lutte qui commence pour l’hégémonie en Europe et sur le monde. Elle sera menée jusqu’à ses extrêmes conséquences. » [Mémoires, vol. 2.]

Sous la pression de la « presse jaune » commence alors, en Angleterre, et ce quelques semaines seulement après la déclaration de guerre, l’enregistrement des « étrangers ennemis ». Pour Rocker, la cause est entendue. Il sait que ses jours de liberté sont comptés.

Au même moment, le mouvement anarchiste est agité de forts débats internes tournant autour de la position pro-Entente adoptée par Kropotkine. Rocker, très affecté par le ralliement à la guerre de son admiré maître, décide, malgré ce qu’il lui en coûte, de le combattre publiquement dans les colonnes d’Arbayter Fraynd.

« Pierre exprimait une opinion qui reposait sur une profonde conviction (…), mais ses conclusions étaient inacceptables et conduisaient aux conséquences les plus néfastes. » [Mémoires, vol. 2.]

Dans ce pénible conflit, Rocker se range résolument du côté de Malatesta, même s’il ne partage pas son indestructible optimisme quant aux perspectives forcément révolutionnaires que doit ouvrir cette guerre. Au plus fort de la polémique, cependant, il ne caricaturera jamais la position de Kropotkine et, pas davantage, il ne rompra ses relations avec lui.

Sur ordre spécial du ministère de la guerre, Rocker est arrêté comme « étranger indésirable », le 2 décembre 1914, et interné au camp « Olympia ». Le 14 décembre, il est transféré sur le bateau prison Royal Edward, en rade de Southend. Le 1er juin 1915, il est conduit à l’ « Alexandra Palace », ancien bâtiment d’exposition du nord de Londres reconverti en camp.

Le 28 juillet 1916, c’est au tour de Rudolf, le fils de Rocker, et de Milly d’être arrêtés. Le premier est conduit au camp de Stratford, Milly à la prison d’Holloway. Deux semaines plus tard, elle est transférée à la prison pour femmes d’Aylesbury. Sa libération, lui laisse-t-on entendre, dépend d’un engagement de sa part à s’abstenir de toute propagande anti-guerre. Elle refuse. Comme elle refuse que Kropotkine – à qui elle en veut beaucoup de s’être aligné sur l’un des deux camps en conflit – n’intervienne en sa faveur. Il le fera tout de même. Sans résultat.

Le 9 mars 1918, Rocker est extradé vers la Hollande. Malgré toutes ses démarches et sollicitations entreprises, il part seul. Sans autre perspective que d’attendre la libération des siens.

L’histoire, on le sait, procède parfois par ironie. Dans le cas de Rocker, celle qui ponctua cette sale époque mérite d’être rapportée. Extradé vers la Hollande, l’ « étranger indésirable » cherche à obtenir un permis de séjour lui permettant d’éviter le retour forcé au pays natal. Il n’y parvient pas. Mis dans un train à destination de l’Allemagne, il tente une évasion. Sans succès. Retenu au poste frontière allemand de Gogh et conscient des risques encourus, il attend, sans espoir, que les autorités de Berlin statuent sur son sort. Trois semaines plus tard, la réponse tombe, sous la forme d’un certificat ainsi libellé :

« Le rapatrié sans Etat (staatlose) d’Angleterre, Rudolf Rocker, est renvoyé en Hollande par ordre du commandement général VII, AK, qui lui a refusé son entrée en Allemagne. Gogh, poste de contrôle de la frontière, 11 avril 1918. Signé : Merk, lieutenant chef. »

Contre toute attente, donc, Rocker se voit réexpédié, ce 11 avril 1918, vers la Hollande. À Gennep, poste frontière, l’apatride définitif montre fièrement son arrêté d’expulsion aux autorités bataves qui, visiblement, n’ont jamais eu en main un document de la sorte. Staatlose… Quel meilleur passeport pour un anarchiste ! Ironie de l’histoire, disions-nous…

La parenthèse hollandaise durera d’avril à novembre 1918. Hébergé, dans un premier temps, à Hilversum, par l’infatigable rédacteur de De Vrije Socialist, Domela-Nieuwenhuis, Rocker s’installe bientôt à Amsterdam où il donne des cours de langue et fréquente un cercle de réfugiés allemands sous influence marxiste, parmi lesquels s’illustre le très dogmatique Wilhelm Pieck [4]. Mais Amsterdam, c’est surtout, pour Rocker, le temps béni des retrouvailles avec Milly, enfin libérée, et son fils Fermin [5] Il lui reste, alors, à attendre la fin de la guerre pour envisager, vingt-six ans après l’avoir quitté, un retour au pays.

Notes :

[1Rudolf, né d’un premier lit, rejoignit son père, à Londres, en 1899, à l’âge de six ans et fut, dès lors, élevé par le couple Rocker.

[2Le 7 juin 1914, Malatesta, de retour en Italie, tient meeting à Ancône. À cette occasion, la police tire sur la foule, tuant trois personnes. En signe de protestation, l’Unione Sindacale Italiana (USI) lance un appel national à la grève générale, qui prend, à Ancône, un caractère nettement insurrectionnel, qui reste dans l’histoire sous le nom de « Settimana Rossa » (la Semaine rouge). À la mi-juin, Malatesta, recherché par la police, fuit l’Italie par la Suisse, déguisé en paysan, et, début juillet, réapparaît à Londres, barbe rasée. En tout, son séjour italien a duré un an, le temps de fonder la revue Volontà et de participer aux événements insurrectionnels d’Ancône.

[3Issu du premier congrès de l’Internationale anarchiste (Amsterdam, août 1907) – auquel assista Rocker –, ce bureau, qui siège à Londres et se réunit une fois par semaine à Jubilee Street, est intégré par Malatesta, Rocker et Alexandre Schapiro.

[4Menuisier de son métier, Wilhelm Pieck (1876-1960), qui fut à l’origine de la fondation du Parti communiste d’Allemagne (KPD) et dont Erich Mühsam disait qu’il était un « bon sous-officier prussien », termina glorieusement sa carrière de stalinien comme président de la RDA, fonction qu’il exerça de 1949 à 1960.

[5Rudolf, le fils aîné de Rocker, dut attendre quelque temps encore sa libération. Sitôt obtenue, il rejoindra sa famille à Berlin, avant de s’en retourner en Angleterre, où il exerça la profession de correcteur jusqu’à sa mort, de maladie, en 1948.


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