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GIRAUD, Didier.- La commémoration en France du Centenaire de la Guerre de 1914-1918
Article mis en ligne le 15 avril 2014
dernière modification le 17 avril 2014

par r-c.
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N.B.- Ce texte, écrit en 1998, conserve toute son actualité.

On aurait pu croire la Guerre de 14 passée aux oubliettes... figée dans la figure héroïque du Poilu de monument aux morts, l’œil féroce, la grenade à la main...

Et bien non : il faut croire que notre système social exige de temps à autre un rituel comme celui de ces derniers jours, une commémoration nationale, bien médiatique, commerciale (voir la bimbelotterie en tout genre en vente dans les mémoriaux, musées, sons et lumière des anciens champs de bataille devenus hauts lieux touristiques !) La Guerre de 14, il faut l’avouer, s’y prête bien, avec son imagerie désuète façon "Belle Epoque", son ambiance de cinéma muet, d’image d’Epinal – la ligne bleue des Vosges et le clairon de Déroulède...

Moi-même, anarchiste depuis 25 ans, je viens d’organiser une telle commémoration en Bretagne : exposition, conférences... où s’est précipité un public varié : enfants d’école, collégiens, lycéens, pensionnaires de maisons de retraite et anciens combattants de tout poil qui, vu leur âge, n’ont eux-mêmes connu cette guerre que par leurs parents, grands ou arrière-grands parents. Or il est frappant de constater que tous, malgré cet éloignement dans le temps, semblent se reconnaître quelque part dans cette imagerie collective, retrouver inconsciemment des bribes de passé familial, quitte d’ailleurs à amalgamer très vite première et deuxxième guerres mondiales : comme si la guerre de 1940 avait en quelque sorte cristallisé sur elle tout le tragique et laissé à la 1ère guerre le folklore anecdotique : la fleur au fusil, les bandes molletières et la Madelon.

Pourtant, en grattant un peu, on s’aperçoit qu’existe une autre mémoire collective prête à se raviver, et à faire écho à la version de plus en plus admise par les historiens, pour qui la guerre de 1914 marque indéniablement l’entrée dans notre siècle de barbarie.

Félix Vallotton.- Cimetière de Châlons-sur-Marne

La notion d’ « indicible » a été réservée aux horreurs des camps. Mais cette première guerre a été de toute évidence un autre enfer, dont un bourrage de crâne officiel démesuré a tenté, jusqu’à maintenant, d’étouffer le souvenir. D’autant plus essentiels sont donc les quelques témoignages empreints de véracité qui émergent actuellement du fatras des commémorations en cours : carnets, lettres, soubvenirs, étudiens d’historiens dégagés des traditionnelles réserve et prudence universitaires.

Il faut absolument que nous, anarchistes, mettions la main à la pâte à ce travail d’historien, pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas eue, et qu’a oubliés ou, plus encore, stigmatisés, le discours "patriotard" officiel depuis 80 ans.

Quand donc récupèreront vraiment la parole tous ceux qu’on traitait de « défaitistes », de « traitres » ou d’anarchistes à la moindre manifestation de sentiments pacifistes – sentiments dont l’expression, dans ces temps d’horreur, devrait au contraire être maintenant donnée comme un exemple rare de pensée noble et courageuse ? Les Louis Lecoin, les Madeleine Vernet, les Hélène Brion, les Louis et Gabrielle Bouët, les Paul Savigny... qui les connaît ? qui a cité leur mémoire ? qui leur rendra hommage ? et quand ? ...

Quand on voit qu’un ouvrage tel que le journal intime de Pierre Loti, "Soldats bleus", texte purement anecdotique, sinon mondain, est publié avec le concours de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, haut lieu de la recherche universitaire sur 1914, et qualifié d’ "un des derniers grands documents encore inédits sur la guerre de 14-18... un monument littéraire au service de l’Histoire" ... on ne peut que dire : le bourrage de crâne continue !

Quand rééditera-t-on La guerre infernale de Gustave Dupin ? Les Carnets de Maurice Wullens, ainsi que tant de textes de sa revue Les Humbles ? La Percée de Jean Bernier ? ou les écrits pacifistes d’Emile Masson ? et bien d’autres...

Jospin réhabilite les mutins, et une partie de l’opinion semble approuver : nous ne pouvons que nous en réjouir. Ainsi donc n’a-t-il pas tout oublié des leçons de ses parents...

Mais avaient-ils besoin d’être réhabilités ? Leur rébellion face à des ordres inhumains, leur refus de participer à la boucherie a été leur honneur, et leur comportement un modèle d’humanité bien aussi valable que l’obéissance inconditionnelle des exécutants des futurs systèmes totalitaires.

Un jour ou l’autre, ce sont sans doute nos généraux les Pétain, les Nivelle, les Mangin et autres – qu’il faudra réhabiliter, après qu’aura été faite la lumière sur l’ampleur de leur responsabilité. Disons)le tout de suite : je ne suis pas prête à le faire !

Didier Giraud


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