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MANFREDONIA, Gaetano.Un éditeur libertaire à découvrir : Giuseppe Galzerano
Article mis en ligne le 31 décembre 2014

par r-c.
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Né en 1953 dans la province de Salerne (sud de la région de Naples), Giuseppe Galzerano est titulaire d’un master de pédagogie et enseigne les lettres modernes en lycée.

Militant de très longue date au sein du mouvement anarchiste italien, il a fondé en 1975 la maison d’édition éponyme « Galzerano editore » à qui l’on doit la parution à ce jour de près de 300 titres .

Faire connaître les « actes et les mémoires du peuple »

Les publications les plus nombreuses portent, bien évidemment, tant sur l’histoire que sur les idées libertaires. C’est donc sans surprise que l’on trouve en bonne place dans le catalogue aussi bien des études sur l’histoire de l’anarchisme en Chine et au Chili que quelques classiques de la littérature libertaire pour la plupart totalement ignorés en France. Citons en particulier : Faccia a faccia col nemico du principal représentant du courant dit « anti-organisationnel » transalpin, Luigi Galleani , La Rivoluzione du patriote et anarchiste italien Carlo Pisacane , Mussolini alla conquista delle Baleari de Berneri ainsi que plusieurs travaux poétiques de la compagne d’Armando Borghi, Virgilia D’Andrea, dont Tormento . Galzerano lui-même a rédigé et fait paraître une bonne douzaine de biographies consacrées principalement à différentes figures du mouvement anarchiste italien.

Les centres d’intérêt de cette maison d’édition sont pourtant multiples et débordent largement le cadre strict de l’anarchisme. Au fil des ans, Galzerano n’a pas hésité à publier plusieurs ouvrages portant sur l’histoire des courants socialistes en général et les luttes antifascistes en particulier. Citons, notamment, sa réédition de textes de Gaetano Salvemini consacrés aux frères Nello et Carlo Rosselli – ce dernier connu pour avoir été le fondateur du mouvement socialiste-libéral Giustizia e Libertà – ou dénonçant le bras armé « légal » de la répression fasciste : le tribunal spécial . Digne d’attention est également l’étude de Luigi Balsamini sur les « hardis du peuple », ces anciens combattants de la première guerre mondiale qui firent le choix de continuer à se battre les armes à la main contre les violences fascistes .

Les problèmes liés à l’émigration des populations du sud de l’Italie sont aussi abondamment traitées tout comme ce que les italiens appellent la « question méridionale » . Mais sur ces sujets aussi la proximité avec les préoccupations militantes est évidente comme dans le livre, paru en 1985, consacré aux travailleurs italiens au Brésil où l’on apprend le rôle déterminant joué par les militants anarchistes émigrés dans l’émergence d’un courant libertaire et les luttes sociales dans ce pays .

Pourtant, ce qui fait sans doute l’originalité première de cette maison d’édition par rapport à bon nombre d’éditeurs libertaires réside dans sa volonté délibérée de vouloir s’inscrire pleinement dans la vie politique et culturelle locale. Giuseppe Galzerano est né et vit dans la région du Cilento à quelques kilomètres à peine de Sapri, le lieu choisi par Carlo Pisacane, en 1857, pour sa tentative de débarquement visant à montrer « par les faits » aux masses que le seul moyen pour se débarrasser de la dictature des Bourbons de Naples et pour réaliser l’unité italienne était l’insurrection armée. Le choix de Pisacane n’était pas le fruit du hasard. Le Cilento avait une réputation de terre insoumise, terre propice au brigandage certes – les autorités de Naples l’appelaient la terre des « tristes » – mais également aux révoltes démocratiques et paysanne comme celle de 1828. Et c’est à la découverte de cette réalité de luttes politico-sociales que les éditions « Giuseppe Galzerano » nous convient à travers la publication d’ouvrages comme, par exemple, les mémoires d’Antonio Galotti, le principal animateur de la révolte de 1828 ou les « Souvenirs de famille » de Matteo Mazziotti, un autre bourgeois libéral issu d’une famille « éclairée » du Cilento .

Sans tomber dans l’excès du régionalisme à tout crin, enfin, l’intérêt pour la culture locale se traduit aussi par la publication récurrente de textes de poésie écrits en patois et visant à faire connaître la langue du Cilento ou, tout simplement, un certain nombre de spécialités gastronomiques du cru . Cela peut paraître une démarche assez peu « radicale » si on la compare aux titres « explosifs » du type « l’insurrection qui vient » dont se gargarisent bien des camarades mais c’est oublier que le peuple – dont on aimerait tellement qu’il se lève comme un seul homme pour son émancipation intégrale – est composé d’individus qui veulent également se distraire et bien manger à l’occasion. Et c’est, peut-être, pour avoir trop tendance à l’oublier que le peuple oublie souvent les libertaires…

Un devoir de mémoire

Loin de minimiser l’importance des actes de révolte, d’ailleurs, Galzerano a consacré depuis près de quarante ans une grande partie de son travail de recherche en tant qu’historien à étudier la vie et les gestes de plusieurs anarchistes ayant accompli des attentats, à commencer par Gaetano Bresci, l’anarchiste qui « fit justice » au roi d’Italie Umberto Ier, le 29 juillet 1900, à Monza . Surnommé « roi-mitraille » pour avoir gouverné en ayant recours aux états de siège et à la répression militaire, ce dernier, rappelle Galzerano, était particulièrement haï du peuple. C’est, d’ailleurs, pour venger les victimes du massacre de Milan perpétré en 1898 par le général Bava Beccaris, que Bresci décida de quitter les Etats-Unis où il avait émigré pour se rendre en Italie. Arrêté, il fut condamné à la réclusion à vie et il mourra en prison, en mai 1901, dans des conditions assez mystérieuses, victime sans doute de la vengeance étatique qui fit passer son assassinat pour un « suicide ». Le geste de Bresci pourtant ne fut pas inutile. Ainsi que le souligne Galzerano dans la préface à la deuxième édition de son livre Gaetano Bresci : Vita, attentato, processo, carcere e morte dell’anarchico che giustizio’ Umberto I, « Le régicide de Monza et le sacrifice qui s’en suivit de Gaetano Bresci ont changé le cours de l’histoire sociale et politique italienne : les trois coups de revolver de l’émigré anarchiste obligèrent le nouveau souverain à ramasser la couronne paternelle dans le sang mais le poussèrent aussi à mettre en œuvre une politique moins répressive et contribuèrent par la suite à la défaite […] de la dynastie des Savoie et à la naissance de la République » .

Outre son travail monumental sur Bresci (plus de mille pages !!!), Galzerano a à son actif également quatre autres biographies tout aussi volumineuses de « vengeurs anarchistes », tous presque inconnus en France : celle de Paolo Lega, un militant qui tira, en juin 1894, sur le Président du conseil italien Crispi sans le blesser ; celle de Giovanni Passanante, un cuisinier de Lucanie qui essaya, déjà en 1878, de supprimer Umberto Ier ; celle de Michele Schirru, un anarchiste italo-américain fusillé en 1931 par le régime fasciste pour avoir eu « l’intention de tuer Mussolini » ; celle d’Angelo Sbardellotto qui sera fusillé l’année suivante pour avoir tenté, lui-aussi, d’éliminer le Duce et de venger Schirru .

De ces quatre figures de « sacrifiés » et de « martyrs de la cause », celle de Schirru est sans doute la plus intéressante. Grace à la consultation de documents d’archives pour la plupart inédits détenus à l’Archivio centrale dello Stato de Rome et à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam ainsi qu’au dépouillement de la presse de l’époque, Galzerano se livre à un travail méticuleux de reconstruction presque au jour le jour des derniers mois de la vie de Schirru après son départ des Etats-Unis vers l’Europe, en février 1930. Afin d’étayer son propos, l’auteur n’hésite pas à reproduire in extenso non seulement les lettres et les articles les plus significatifs qu’il a pu se procurer sur et de Schirru mais également les actes du procès ainsi que les procès verbaux des interrogatoires et les notes des services de police qui, dès son arrivée en Europe, étaient au courant de ses intentions et surveillaient l’italo-américain. Certes, la reproduction de ces documents « à la Nettlau » – directement insérés dans le texte de l’ouvrage et non pas en annexe ou en note – a tendance à rendre la lecture peu aisée mais la richesse de la documentation mise à disposition du lecteur est remarquable.

On peut regretter aussi la tendance de l’auteur à présenter les faits et les gestes de ces militants sous un angle un peu trop apologétique mais cela peut s’expliquer lorsqu’on connaît les incompréhensions et les calomnies auxquelles ces individus ont été exposés y compris parmi les groupements d’avant-garde. Galzerano, d’ailleurs, ne masque nullement cette dimension ouvertement engagée de son travail d’historien visant à rappeler aux générations présentes et à celles à venir la signification véritable de ces épisodes de lutte sociale qu’il justifie au nom du droit des oppresseurs à se dresser par tous les moyens contre la tyrannie. Lorsque les autres options ont échoué ou se sont révélé inefficaces – comme cela fut le cas dans l’entre-deux-guerres pour tous ceux qui voulaient continuer le combat contre le fascisme – l’utilisation de la violence individuelle dans le but de supprimer le tyran pour supprimer la tyrannie peut se comprendre, voire se justifier. « A travers les recherches et les études que je suis en train de mener sur les attentats individuels des anarchistes italiens […] – a-t-il précisé dans la préface à son livre sur Schirru – j’ai tenu compte du fait qu’il s’agissait d’actes désintéressés et altruistes car les anarchistes […] ne veulent pas éliminer un tyran pour monter sur le trône à sa place mais ils se battent exclusivement pour la libération du peuple des dures conditions de la tyrannie et de la dictature. Il s’agit là d’un acte naturel de défense […] » . Malatesta lui-même – qui pourtant avait été à peu près le seul anarchiste en son temps à critiquer publiquement les emballements terroristes des Ravachol et autres Emile Henry – justifia le geste de Bresci au nom du « droit à se défendre pour s’opposer à la violence du pouvoir », rappelle judicieusement Galzerano .

Fait à souligner, les « vengeurs » dont s’occupe Galzerano sont, à leur manière, également des victimes puisque, à l’exception de Bresci, tous ont raté leur cible, deux d’entre eux ont été condamnés à mort avant qu’ils aient commencé à mettre en exécution leur résolution et un troisième (Paolo Lega) est mort probablement empoisonné en prison sans avoir blessé qui que ce soit. Sorte d’héros romantiques, tous sont issus de la tradition insurrectionnelle républicaine et mazzinienne du Risorgimento, tous ont voulu se dresser, seuls, face aux tyrans qu’ils voulaient, à tort ou à raison, abattre. Par conséquent, quoi que l’on puisse penser de l’efficacité de ces méthodes de lutte – déjà sujettes à discussion à l’époque – il s’agit pour Galzerano d’individus qui méritent encore et toujours le respect. Il s’agit là, précise-il, à propos de ses recherches, de travaux « qui ont pour but de donner la voix aux rébelles et aux révolutionnaires, aux vaincus et aux souffrants » , bref d’un « devoir de mémoire » qui est loin d’être inutile à l’époque des massacres en chaîne et de l’utilisation systématique de la terreur comme arme de domination et d’oppression à l’échelle planétaire.

Gaetano Manfredonia


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