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L’autre prince anarchiste : Warlaam TCHERKESOFF.
Article mis en ligne le 4 avril 2004
dernière modification le 24 avril 2015

par r-c.
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Si les gens cultivés connaissent le prince Kropotkin, qui avait renoncé à tous ses titres, rares sont ceux qui connaissent un autre ex-prince, qui d’ailleurs travailla aussi avec lui : Tcherkesoff. Prince géorgien, anarchiste-communiste, journaliste, il fut l’"Ambassadeur des patriotes géorgiens".

Militant des toutes premières heures du populisme russe, qui a inspiré tant d’anarchistes de la fin du 19e siècle, Tcherkesoff a été forcé de fuir son pays, et il a travaillé avec la presse russe de l’émigration et plusieurs journaux anarchistes, où il a surtout critiqué un certain nombre d’idées marxistes. Son principal ouvrage, Pages d’histoire sociale , a été traduit en neuf langues, et il est probablement surtout connu par ses activités en faveur de l’émancipation de la Géorgie.

Warlaam Tcherkesoff
Image aimablement communiquée par Kate Sharpley Library

Deux courants d’idées fermentent dans la Russie des années 1860, le nihilisme et le populisme. Le premier brasse "des éléments de la philosophie de Schopenhauer, du radicalisme français des dernières années du second Empire, du darwinisme et du scientisme positiviste" [1]. Le second distille un socialisme dominé par l’esprit de sacrifice ; chaque membre du groupe doit se vouer à la cause révolutionnaire. Une aussi grande abnégation conduit vers le terrorisme ce mouvement généreux et naïvement machiavélique. Au sein d’un "prolétariat de la pensée" où se mêlent étudiants sans avenir, séminaristes et nobles ruinés, se crée une conjuration secrète, déçue par les réformes du tsar Alexandre II. Elle armera le bras d’un jeune aristocrate, Karakazov. Celui-ci tire un coup de revolver sur le monarque mais rate son attentat et se fait arrêter. De tels gestes, plusieurs fois repris, susciteront un mouvement de sympathie et même d’admiration au sein des milieux contestataires occidentaux, et ils inspireront des anarchistes tels que Johann Most, Alexandre Berkman ou Emma Goldman .

Le mouvement révolutionnaire russe a compté un nombre important de Géorgiens. Cependant le jeune prince Tcherkesoff appartient à une famille qui, durant trois siècles, a occupé une position éminente en Géorgie. Ses douze branches sont propriétaires de milliers d’hectares de forêt, de vignes et de terres et de centaines de serfs. Révolté par le traitement infligé aux familles paysannes, il renonce très tôt à son titre princier.

Placé à 10 ans à l’École des Cadets de Moscou, établissement militaire où la noblesse envoie sa progéniture, il abandonne à seize ans la carrière d’officier et suit les cours de l’Académie agraire de Pétrovsk, à quelques kilomètres de Moscou. Il décide de partir aux Etats-Unis pour y rejoindre les Républicains et lutter pour la libération des esclaves. Mais il se forme en Russie les premières sociétés secrètes socialistes, et il adhère dès les premiers temps. C’est ainsi qu’en juin 1864 il devient membre du groupe d’Isutin, figure charismatique qui rêve de vivre comme le héros de Que faire ?, le livre de Tchernychevsky qui inspirera toute une jeunesse. La répression consécutive à l’attentat de Karakazov, un de ses compagnons, conduira à son arrestation et son emprisonnement dans une cellule isolée de la prison forteresse Pierre-et-Paul à Petersbourg, où il séjourne huit mois de 1866 à 1867. De retour à Moscou, il travaille comme ingénieur au tracé du chemin de fer de Rostov au Caucase.

Ardent patriote géorgien, il est séduit par les idées fédéralistes de Bakounine , qui a rédigé presque seul le premier numéro du journal Narodnoe Delo [La Cause populaire], paru en septembre 1868 et qui est lu en Russie. Ce sera pour le jeune homme le début d’une découverte puis d’un approfondissement des idées anarchistes. En 1869, il tient une librairie qui devient un lieu de rendez-vous favori des étudiants de Saint Petersbourg,. Ils y pratiquent l’auto-éducation, constituent un cercle politique, établissent un vaste réseau de relations clandestines, que fréquente un certain Serghei Nechaev. [2]. Celui-ci tue à Moscou un étudiant dont il doute de la loyauté, et réussit à s’échapper de Russie avec l’aide de Tcherkesoff. Ce dernier est de nouveau arrêté, le 29 décembre 1869. La police trouve sur lui "une sorte de guide du propagandiste dans la région de Tula, avec l’indication de l’état d’esprit dans les divers villages, des points d’appui, etc." [3]. Il paiera son action militante par un procès en juillet-août 1871, au cours duquel, pour la première fois dans l’histoire de la Russie, il ose affirmer devant la cour que le pays est en ruine, que la paysannerie souffre de la pénurie, et que le gouvernement impérial est responsable de cet état de fait. Le tribunal le condamne le 18 août à la déportation à vie dans le gouvernement de Tomsk en Sibérie occidentale. Il ne sera pourtant déporté qu’après quatre ans d’emprisonnement à la forteresse Pierre-et-Paul, de la fin de 1869 à la mi-décembre 1873.

Exilé à Tomsk en 1874, où il séjournera deux ans, il se lie aux esprits les plus avancés et, à la fin de la seconde année ou en janvier 1876, ceux-ci lui offrent l’occasion de s’enfuir. Tcherkesoff passe par Moscou et Saint Petersbourg, puis rejoint l’Europe de l’ouest. Il arrive ainsi à Londres, où il est accueilli par l’équipe de rédaction du journal russe que publie Pierre Lavrov, En avant !

Il émigre bientôt à Berne et à Genève, en Suisse, en octobre 1876. Il participe avec des compatriotes et d’autres révolutonnaires émigrés au roten Fahne (Le Drapeau rouge), une caisse de secours mutuels, organise une bibliothèque et participe à la fondation de l’ Obschtschina (La Commune), journal socialiste-révolutionnaire russe où se retrouvent les émigrants populistes et qui paraît en janvier 1878. Il y tient une chronique mensuelle et traite notamment de la guerre des Balkans. Il fréquente Elisée Reclus et le Travailleur et rencontre Kropotkine à Genève en cette même année. L’année suivante, il participe à la fondation du Révolté , publié à partir du 22 février 1879, et donne un coup de main à Kropotkine pour l’expédition de ce journal, que ce dernier rédige presque seul. Tcherkesoff, qui suit de près l’activité intense que les anarchistes mènent en France et en Suisse, convainct son ami de se rendre au Congrès Révolutionaire socialiste international de Londres en juillet 1883 et il réussit à réunir la somme nécessaire pour ce voyage.

Il rejoint la France en 1879 où il fréquente le groupe du Panthéon, à Paris, cercle surtout constitué par des écrivains - notamment le journaliste Émile Gautier,- ainsi que des étudiants, où se rencontrent blanquistes et guesdistes, mais aussi des anarchistes italiens qui deviendront des figures de premier plan, Malatesta et Cafiero.

Lors de ce séjour en France, il fréquente Jean Grave qui le décrit ainsi :

"Doué d’une voix douce, presque chantante, il aidait beaucoup dans les discussions.

De sa principauté, il ne lui restait que ses deux bras pour gagner sa vie, mais il n’avait aucun métier.

Il me raconta ses débuts comme peintre en bâtiment [cela dénotait assez de culot]. Il avait réussi à se faire embaucher [sur un chantier] - je ne dirai pas sans avoir jamais touché à une brosse, car il avait peint [, tout à fait comme amateur,] quelques tableaux.

Par la façon même dont il tenait la brosse qu’on lui avait confiée, le compagnon qui travaillait à côté de lui s’exclama : "Mais tu n’a jamais été barbouilleur de ta vie !"

-Non, fit piteusement Tcherkesoff.

Le copain était un bon zigue. Il donna quelques conseils, quelques retouches, l’aida de son mieux, pour cacher son inexpérience. Tcherkesoff put échapper un temps au regard critique du contremaître. Mais on était en pleine saison. Il passa à un autre chantier, ayant déjà un peu plus de savoir-faire. Et, de chantier en chantier, il finit par devenir un ouvrier passable." [4]

Collaborateur du Révolté de Jean Grave [5], il est vers 1880 arrêté sur la place du Panthéon, au sortir d’une réunion au "Vieux Chêne" et il est expulsé. Il se rend à Genève, puis retourne à Londres.

Il reste préoccupé par le sort de la Géorgie et, muni d’un passeport étranger, il visite clandestinement son pays en 1883, 1885, 1886 et 1896, parcourant tout le territoire sans jamais être arrêté par la police, qui pourtant possède sa photo, grâce à la complicité de ses compatriotes, très hostiles à la Russie. Entre temps, il séjourne en Asie Mineure, en Bugarie, en Roumanie. Il revient à Londres durant l’été de 1892, "ambassadeur des patriotes géorgiens".

Il participe activement au mouvement d’autonomie nationale et à un parti national-fédéraliste dont l’organe officiel est La Géorgie, publié vers 1904, en liaison étroite avec des comités politiques finlandais, arméniens, polonais et russes.

Il gagne sa vie en écrivant pour le Times une série d’articles en 1887 sur les traités et les droits de la Géorgie, et il révèle ainsi au public anglophone les espérances de ce peuple. "Diadia" ("Oncle"), comme le surnomment les anarchistes, ami inséparable de Kropotkine et de Malatesta, s’établit définitivement en Angleterre à partir de 1892. Il épouse Frida, une hollandaise, qui est la belle-soeur de Christian Cornelissen. Avec elle, il participe activement au groupe Freedom .

Il est engagé en 1900 par Edward Price Bell, correspondant du Chicago Record, comme correspondant occasionnel de ce journal puis du Chicago Daily News, où il couvre entre autres la guerre russo-japonaise.

Tcherkesoff prend aussi la plume pour contrer l’influence marxiste en Russie et ses attaques contre le communisme libertaire, notamment par les écrits de Plékhanov. Il entreprend de mettre en évidence les emprunts de Marx à ceux qu’il dénigre, les erreurs de sa théorie sur la concentration du capital, bref de démontrer que le socialisme ne se limite pas à Marx et Engels : il est une création collective [6] . Les positions de Tcherkesoff entraîneront le jeune Staline a polémiquer avec lui et à écrire sa célèbre brochure, Anarchisme ou socialisme ?. La polémique se poursuivra au ours des années 1905-1907 dans les journaux de Géorgie.

Lorsqu’éclate en Russie la révolution de 1905, il part pour Tiflis, en Géorgie, où il se fixe avec Frida. Il réussit à expédier à son correspondant Bell une dizaine de télégrammes sur la situation politique. Il fonde une Université populaire d’inspiration fédéraliste qui essaimera dans d’autres villes. Il établit la coopération entre Géorgiens, Tatares et Turcs [7]. Il se rend à La Haye en 1907, pour la Conférence internationale de la Paix.

L’échec du mouvement et la répression qui s’instaure en Géorgie contraignent Tcherkesoff à s’enfuir et à retourner en Angleterre. Il participe avec Kropotkine, Rudolf Rocker et Alexandre Schapiro à la fondation de la Croix rouge anarchiste pour venir en aide aux camarades emprisonnés.

De retour à Londres, il se rallie à Kropotkine pour prendre la défense des Alliés contre les Allemands, au cours de la Première Guerre mondiale, et il signe en 1916 le Manifeste dit des Seize .

Il repart à Petrograd au moment de la Révolution de 1917, et lorsque la Géorgie obtient son indépendance par le Traité de Brest-Litovsk, en mai 1918, il obtient un poste à la nouvelle université de Tiflis. Mais lorsqu’en 1921 son pays est repris par l’Union soviétique, il retourne à Londres où il lutte de nouveau pour l’indépendance de son pays, jusqu’à sa mort en 1925.

Emma Goldman le considère comme un grand théoricien anarchiste [8], ce que l’histoire n’a guère retenu. Cet admirateur du syndicalisme français de l’époque,dans lequel il voit une forme de "socialisme populaire", a aussi suscité l’enthousiasme tant d’anciens militants comme James Guillaume que de certains trade-unionistes anglais. Porte parole du mouvement d’indépendance de la Géorgie, il a suscité l’intérêt des anarchistes pour les luttes des Arméniens, des Finlandais, des Boers et des Persans. Sa femme, Frida, poursuit sa propre action libertaire après le décès de Varlaam, et contribue des articles, entre autres, à Probuzhdenie, Detroit [9].

L’histoire de Tcherkesoff incite plus généralement l’historien comme le militant à s’interroger sur l’influence des idées d’émancipation sur les classes dirigeantes et sur les conditions d’une participation des libertaires aux courants de libération nationale.

Ronald Creagh

Notes :

[1Franco Venturi, Les Intellectuels, le peuple et la révolution, t.I p. 78

[2Venturi, t. I. p. 623, 646

[3Venturi, t.I p. 654

[4Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Paris : Flammarion, 1973, p. 157

[5et plus tard des Temps nouveaux

[6A la même époque, Jaurès traitait Marx et Engels de médiocres usurpateurs. "Questions de méthode," Cahiers de la Quinzaine, déc. 1901.

[7Max Nettlau, Histoire de l’anarchie, p. 229-230

[8Living My Life , vol. 1, chap. 21

[9Consultable au fonds Labadie, Université du Michigan


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