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Hem Day. Le Manifeste des Seize (Suite et fin)
Article mis en ligne le 6 avril 2004
dernière modification le 30 novembre 2015

par r-c.
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Retourner au début du texte de présentation, par Hem Day

Dès le mois d’avril 1916, afin de contrecarrer l’impression que venait de produire cette déclaration dans les milieux d’avant-garde et pour se situer vis-à-vis de ceux qui venaient d’adhérer à la Guerre du Droit en signant la déclaration dite des Seize, des militants réfugiés à Londres publièrent une protestation intitulée : « Déclaration anarchiste » et signée par le Groupe International anarchiste, désavouant les Seize.

Un peu partout, c’est-à-dire dans les pays où le mouvement anarchiste comptait un certain nombre de militants, des protestations - la plupart indignées et violentes, - s’élevèrent contre la position prise par les signataires du Manifeste des Seize. En France, dès le mois d’octobre 1914, Sébastien Faure prit nettement, et sans attendre, position contre la guerre. Il publia un manifeste ayant pour titre « Vers la paix ». Il en publia un autre, intitulé : « la trêve des Peuples », en juillet 1915. Tirés à un grand nombre d’exemplaires, ces tracts antiguerriers furent répandus et distribués jusque le sur le front des armées. En mars 1916, c’est par Sébastien Faure et quelques autres anarchistes que fut fondé le premier journal qui, en pleine guerre, se prononça ouvertement contre la continuation des hostilités et réclama énergiquement la cessation immédiate de l’état de guerre. Ce journal, hebdomadaire : Ce qu’il faut dire (tel était son titre), était administré, dirigé et rédigé par Sébastien Faure, secondé par un grand nombre de collaborateurs et d’amis, entre autres Trivier, Mauricius et Génold. Dès le premier numéro de Ce qu’il faut dire, Sébastien Faure tenta de publier une réplique vigoureuse et véhémente au Manifesre des Seize. Mais la censure en empêcha la publication sous la menace de l’interdiction définitive du journal. Pas une ligne de cette réplique - sorte de contre-manifeste revêtu d’un nombre respectable de signatures - ne put être publiée. Il va de soi que, tandis que la presse toute entière avait offert l’hospitalité de ses colonnes au Manifeste des Seize, aucun journal n’avait voulu accueillir cette réplique, ni même en souffler mot. De leur côté, Pierre Martin, Lecoin, Ruff et quelques autres compagnons publièrent clandestinement des numéros spéciaux du journal Le Libertaire, ainsi que des tracts, dans lesquels ces anarchistes restés irréductiblement fidèles à la pensée et à l’action libertaires, vitupéraient la guerre et s’élevaient avec violence contre l’attitude des anarchistes auteurs ou signataires du Manifeste des Seize.

Ce qui s’est passé en France s’est produit - plus ou moins fortement - dans les autres pays. Mais, ici comme là, gouvernements, chefs militaires, censeurs et journalistes firent leur possible - et ce possible fut presque illimité - pour étouffer la voix anarchiste clamant, seule ou à peu près seule, sa haine de la guerre et exigeant le retour de la Paix.

Ces choses doivent être consignées ici, non seulement parce qu’elles sont conformes à la vérité mais encore parce qu’elles infligent un démenti catégorique aux partis politiques et aux organisations ouvirères qui se disent d’avant-garde, révolutionnaires et pacifistes, et qui, lors de la guerre infâme de 1914-1918, ayant failli - tel le parti socialiste et le syndicalisme - au mandat dont ils étaient investis, s’essaient à justifier leur trahison par l’attitude des rédacteurs du Manifeste des Seize, qu’ils étendent collectivement, bien à tort on le voit, aux milieux anarchistes.
La guerre prit fin, et il semblait qu’une fois le conflit terminé, les choses se seraient tassées comme on dit, que la reconnaissance d’une erreur momentanée aurait mis un terme aux animosités nées de à la suite d’articles et de mises au point publiées dès la parution de la Déclaration. Mais il y a des vanités et des entêtements que ne peut désarmer aucune considération.

En effet, Jean Grave, dans La Bataille syndicaliste, où il publiait assez régulièrement ses papiers, écrivait, dans le numéro 358, dans un article intitulé : « De quel côté se trouve l’incohérence ? » :

« Si les anarchistes avaient été en nombre suffisant dans le refus de se laisser mobiliser, pour troubler la défense, c’est contre eux que se serait tournée la colère populaire ; la population, ne voulant voir en eux que des agents de l’agresseur aurait applaudi à leur exécution. Et, dans le conflit, de l’issue duquel dépend le sort de l’humanité, je suis, en ma profonde conscience, forcé de dire qu’il n’auraient eu que le traitement qu’il méritaient. »

Avouez qu’il y a là un abîme entre ces pensées et celles qu’il écrivit jadis dans La Société mourante et l’Anarchie, où il s’exprimaient de la sorte :

« Mais, pourtant, si vous avez commis l’imprudence de revêtir l’uniforme et qu’un jour vous vous trouviez dans cette situation de ne pouvoir vous contenir sous l’indignation... n’insultez ni ne frappez vos supérieurs... crevez-leur la peau, vous n’en paierez pas davantage. »

Et encore :

« Il n’y a pas de patrie pour l’homme vraiment digne de ce nom ou, du moins, il n’y en a qu’une ; c’est celle où il lutte pour le bon droit , celle où il vit, où il a ses affections, mais elle peut s’étendre à toute la terre... Quant à vos patries de convention, les travailleurs n’y ont aucun intérêt, ils n’ont rien à y défendre. »

De quel côté se trouve l’incohérence ? Le lecteur en jugera.

Sans doute, la guerre terminée, il valait mieux s’expliquer une bonne fois, prendre chacun ses responsabilités, se situer, ce qui fut fait, et ainsi rebondissait le problème de l’attitude des anarchistes en cas de guerre, qu’avait soulevé le Manifeste des Seize. Si, encore, cette polémique s’était déroulé en toute loyauté et à l’ombre de la tolérance réciproque, elle aurait pu aider à reconstruire l’entente. Mais chacun s’en donna à coeur joie, et l’on assista à un beau lavage de linge sale, le tout agrémenté d’épithètes plus ou moins désobligeantes, voire même parfois perfides. L’abîme s’ouvrait sans espoir de reconciliation, séparant à tout jamais des camarades, qui avaient donné, les uns comme les autres, dans des sphères différentes, avec leur tempérament, leurs connaissances et leur travail, toute à vie à un idéal commun. (...)

Cette longue polémique, si elle a provoqué dans les milieux anarchistes, des scissions et peut-être amené quelques bons camarades à devoir rompre toutes relations entre eux, n’aura pas manqué d’être fructueuse en enseignements, car elle aura démontré comment un accord parfait, établi par près d’un demi-siècle de propagande pour un idéal commun, s’est trouvé brusquement rompu devant un événement d’une exceptionnelle gravité.

Nous avons tenu à placer sous les yeux du lecteur, aussi équitablement que possible, les documents essentiels se rattachant à cette contreverse. Nous avons le sentiment que l’étude attentive de ces documents où s’affirment avec vigueur les deux thèses opposés, aura une triple utilité :

1° Permettre à chacun d’apprécier, judicieusement et en connaissance de cause, la position prise par les signataires du trop fameux Manifeste des Seize ;

2° Faire savoir à tous, que dans l’ensemble, le mouvement anarchiste fut nettement hostile à cette position ;

3° Mettre en garde les éléments libertaires, surtout les jeunes, contre la tentation de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre, sous le fallacieux prétexte de combattre le Fascisme italien ou allemand pour sauver la Démocratie, où défendre la Russie bolcheviste pour sauver la Révolution.

extraits de l’article « Seize » de L’Encyclopédie anarchiste, 1925-1934, pp. 2541-2553.


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