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ENCKELL, Marianne. La paix, une vraie loque ?
Article mis en ligne le 8 septembre 2009
dernière modification le 11 septembre 2009

par r-c.
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Communication présentée dans "Le Pacifisme est-il
une valeur universelle ?" Actes du colloque des 25 et 26 novembre 1999 - Mons. Organisé par le Mundaneum, le Ceges et Infodoc

L’invitation à ce colloque a été lancée en février 1999. Deux mois plus tard, alors qu’une guerre de plus tuait nos voisins, aurions-nous accepté aussi sereinement d’y participer ?

« C’est un des principaux intérêts de la guerre pour ceux qui la déclenchent : elle écrase tout, et particulièrement toute forme de débat critique dans les pays impliqués », écrivait un peu abruptement le mensuel de l’Organisation communiste libertaire, Courant alternatif [1]qui précisait que

« les médias sous contrôle ont fait leur boulot... puisque la population française, nous disent-ils, serait devenue depuis quelque temps plus favorable à l’action militaire de l’OTAN » en Serbie et au Kosovo.

Cette guerre-là a néanmoins, comme les précédentes, provoqué des débats dans la presse anarchiste, en sus d’engagements personnels, de manifestations, de soutiens aux expressions contre la guerre venant d’ex-Yougoslavie. Dans le mensuel belge Alternative libertaire , notamment, on trouve à la fois des articles originaux et des traductions ou des textes repris d’ailleurs, médias papier ou électroniques. L’éditorial du mois de mai proposait de

« remettre à l’ordre du jour la construction d’un large mouvement anti-guerre pluraliste, démocratique, antinationaliste, internationaliste, indépendant des gouvernements. C’est le seul moyen dont les opinions publiques et la société civile disposent pour faire entendre leur voix. Seule cette voix pourra être entendue par les peuples protagonistes de la tragédie. Aujourd’hui il devient urgent de dire que la politique menée en notre nom n’est pas la nôtre. »

Et un mois plus tard [2] :

« Suivre une logique de paix était possible et réaliste. D’abord en soutenant et en relayant toutes les voix qui se sont élevées contre la folie nationaliste. Ensuite en aidant toutes celles et tous ceux qui ont refusé de participer à la machinerie d’épuration ethnique », un engagement pris d’ailleurs par le Parlement européen.

Les anarchistes seraient-ils légalistes, pour se référer ainsi à l’invite d’un Parlement ? Bien des années auparavant, un autre libertaire belge, Hem Day, nuançait devant les tribunaux le rapport entre la justice comme valeur et comme institution [3] :

« Anarchistes, nous estimons juste de défendre et de prôner l’objection de conscience, dont le geste précis et formel de révolte individuelle contribue puissamment à entretenir l’esprit de révolte, que nous jugeons indispensable pour l’action révolutionnaire collective. »

Il y a 70 ans, un jeune libertaire roumain lançait à travers le monde une vaste enquête sur l’opportunité de fonder une Internationale pacifiste, « fédération suprême, apolitique, de tous les groupements qui luttent pour la paix ». Il reçut quelque 160 réponses d’écrivains, de philosophes, de militants, la plupart convaincus par cette initiative, certains exprimant des réserves [4]. Inutile de dire qu’aucune Internationale pacifiste ne sut fédérer les efforts en faveur de la paix ni empêcher les guerres à venir.

L’année précédant cette enquête, en 1928, c’est l’Internationale des résistants à la guerre (IRG-WRI) qui avait jugé nécessaire, après que le pacte Briand-Kellogg avait « mis la guerre hors la loi », de publier un recueil sur les questions de la violence et de la non-violence [5]. Le rédacteur y a intelligemment publié des dialogues, des controverses, des analyses diverses sur la question de la violence et surtout de la guerre, identifiant quasiment l’histoire des luttes contre la violence à l’histoire du pacifisme radical.
Dans les deux volumes, les anarchistes sont largement représentés, mais ils tiennent à préciser les enjeux. Ainsi l’éducatrice française Madeleine Vernet :

« Le mot « pacifisme » prête maintenant à confusion. Des gens se disent pacifistes, c’est-à-dire amis de la paix, sans être pour cela d’irréductibles ennemis de la guerre. »

Ou encore Henri Zisly :

« À côté et en dehors de cette Internationale pacifiste légalisée, il ne faut pas oublier la véhémente lutte des groupements antireligieux, antimilitaristes et antipatriotes de tendances libertaires... ainsi que les groupes des objecteurs de conscience n’acceptant pas le service civil, et tous les résistants et réfractaires à toutes guerres qui, eux, emploient et continueront d’employer l’action illégale, parfois violente, ainsi que l’action légale, selon les cas. »

L’historien Max Nettlau alla jusqu’à rédiger une brochure d’une trentaine de pages pour développer sa critique [Max Nettlau, La Paix mondiale et les conditions de sa réalisation ; Paris, La Brochure mensuelle 102, juin 1931. ]] :

« Cette pauvre paix que tous professent d’aimer et de respecter si profondément est une vraie loque, qu’on affirme toujours menacée, précaire, chancelante, sûre d’être sacrifiée tôt ou tard, et sa défense sérieuse, le plus grand des crimes une fois que les dominateurs ont proclamé la guerre, est mal vue aussi auparavant, puisque des sentiments pacifistes généreux pourraient faire tort à cette chère guerre qu’on prétend faire précisément pour conquérir la paix - et ainsi de suite. »

On voudrait dire que les anarchistes, si divers soient-ils, ont toujours été opposés à toute guerre, expression suprême de l’État et de son monopole de la force. Ce ne sont pas les citations qui manquent, ni les exemples de courage individuel ou collectif. Mais il s’est trouvé récemment des libertaires pour approuver le droit d’ingérence et l’intervention de l’OTAN en Serbie et au Kosovo, comme il s’en est trouvé naguère pour soutenir des luttes armées de libération nationale. Si elle a toujours été minoritaire, cette position côtoie depuis longtemps la position antimilitariste plus classique chez les anarchistes.

En février 1915, plusieurs anarchistes exilés à Londres publiaient en placard un texte, L’Internationale anarchiste et la guerre , qui déclarait notamment :

« La guerre était inévitable ; d’où qu’elle vînt, elle devait éclater. Ce n’est pas en vain que depuis un demi-siècle on prépare fiévreusement les plus formidables armements et que l’on accroît tous les jours davantage les budgets de la mort. À perfectionner constamment le matériel de guerre, à tendre continûment tous les esprits et toutes les volontés vers la meilleure organisation de la machine militaire, on ne travaille plus à la paix. Aussi est-il naïf et puéril, après avoir multiplié les causes et les occasions de conflits, de chercher à établir les responsabilités de tel ou tel gouvernement. Il n’y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives... »

Un an plus tard y répondait le Manifeste des Seize, espèce de brûlot belliciste anti-allemand diffusé en février 1916 par des hommes comme Jean Grave, Pierre Kropotkine, Paul Reclus, Christian Cornelissen et quelques autres.

En 1916, Kropotkine n’en était pas à son coup d’essai. Géographe, historien, théoricien de l’entraide, ami intime d’Elisée Reclus, c’est un des auteurs anarchistes les plus lus, ses brochures ont été diffusées à des dizaines de milliers d’exemplaires dans les principales langues européennes. On a pu dire de Karl Marx qu’il était anti-Russe et « pangermaniste » ; ne cachons pas que Kropotkine n’aimait pas les Allemands. En 1905, il répondait comme suit aux questions d’un journal bourgeois [6] :

« Si les Allemands viennent envahir la France, marchant, comme ils sont sûrs de le faire, à la tête d’une forte coalition et forçant la main aux États limitrophes (la Belgique, la Suisse), alors la grève des conscrits ne suffira pas. Il faudra faire comme faisaient les sans-culottes en 1792, lorsqu’ils constituèrent dans leurs sections la commune révolutionnaire du 10 août, culbutèrent la royauté et l’aristocratie, levèrent l’impôt forcé sur les riches, forcèrent la Législative de faire les premiers décrets effectifs sur l’abolition des droits féodaux et la reprise par les paysans des terres communales, et ils marchèrent défendre le sol de la France tout en continuant la Révolution. »

La réplique lui était donnée immédiatement par un propagandiste aujourd’hui oublié, Charles-Albert [7] :

« Kropotkine nous demande d’être en même temps des révolutionnaires antimilitaristes et des nationalistes révolutionnaires. Comment ne se rend-il pas compte qu’une telle attitude est pratiquement insoutenable ? ... Notre antimilitarisme serait à la merci d’une discussion plus ou moins heureuse sur le meilleur système de défense. Et nous ne le voulons pas. Il faut accepter la guerre avec toutes ses conséquences, ou il faut regarder en face l’idée de la défaite. Car il n’y a pas en réalité de conciliation possible... Grève des conscrits, et advienne que pourra ! »

Pareille position, tenue de manière cohérente, a pu faire considérer un anarchiste comme Louis Lecoin comme défaitiste, voire collaborateur pendant la Deuxième Guerre, pour son placard réclamant la Paix Immédiate en 1939, pour sa conviction que la guerre des Alliés ne saurait extirper le fascisme. Hem Day eut le même courage et fut en butte aux mêmes genres de critiques [8].

Aujourd’hui on sait dire que 10

« cette guerre ne sert pas à mettre fin à la purification ethnique ; le régime de Milosevic n’a pas été affaibli ; attaquer la Serbie, c’est jeter une allumette dans une poudrière ; l’autonomie du Kosovo devient encore plus difficile ; cette guerre démontre l’inconsistance totale d’une Europe politique ».

D’autres libertaires ne se sont pas satisfaits de dire « Grève des conscrits, et advienne que pourra » : le revirement des socialistes en 1914 est resté longtemps dans les mémoires. C’est la néerlandaise Clara Meijer-Wichmann qui l’exprimait, par exemple, en 1928 11 :

« Dans les assemblées, on répète sans cesse aux auditeurs que le désarmement de la bourgeoisie ne pourra réussir que par l’armement du prolétariat. Et il n’y a que les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes, toujours méprisés, pour faire de la propagande pour d’autres moyens de lutte, bien plus efficaces, bien plus révolutionnaires et proprement prolétaires : le désarmement de la bourgeoisie par la grève chronique de toute fabrication et de tout transport de munitions, d’uniformes de soldats, etc. Ce refus des travailleurs, qui heureusement est déjà répandu dans la métallurgie, qui est devenu réalité à Turin et ailleurs, ne pourrait-il pas servir des plans bien plus progressistes si tous les révolutionnaires faisaient de la propagande dans ce sens ? »

Bien des années plus tard, Louis Mercier Vega, un des observateurs les plus attentifs des réalités internationales d’un point de vue anarchiste, concluait ainsi un de ses derniers articles 12 :

« Dans la plupart des cas, le choix d’un camp est déterminé par le sentiment d’impuissance chez le militant... Or il ne s’agit pas d’être neutre mais de refuser les règles d’un jeu qui n’est pas le nôtre... Nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-mêmes. »

La Coordination des marches européennes qui allaient converger à Cologne en mai 1999 pour protester contre les sommets des puissants actuels, en pleine guerre, en tirait des conclusions très pratiques dans un de ses premiers communiqués 13 :

« Dans ce contexte de guerre et de montée des nationalismes dans l’ensemble des Balkans, l’expression autonome de la société civile, des syndicats et des associations est un élément décisif pour le maintien et le développement de liens entre les communautés basés sur le dialogue et les valeurs démocratiques, pour la reconstruction de solidarités et de luttes sociales dépassant les clivages entre les peuples.

C’est pourquoi nous nous engageons, en tant que militants associatifs et syndicalistes, dans un projet d’aide au développement de réseaux d’information, d’échange et de débats pour soutenir les associations et les syndicats démocratiques, qu’ils soient réfugiés ou bien encore au Kosovo, en Serbie ou dans tous les Balkans.

merci à Kim pour la documentation et les discussions

10 Radio Sherwood, Padoue (Italie), citée par Alternative libertaire , juin 1999.
11 in Gewalt und Gewaltlosigkeit, op. cit.
12 « Hors-jeu international et jeu internationaliste », in Interrogations 11, 1977. Voir aussi les actes du colloque Présence de Louis Mercier , Lyon, Atelier de création libertaire, 1999.
13 Communiqué de presse, cité notamment in Alternative libertaire , mai 1999.

Notes :

[1Mai 1999, éditorial. La guerre en Tchétchénie a suscité plus tardivement le débat : on est peut-être plus hésitant à critiquer ou à proposer des interventions quand on ne connaît ni le terrain ni les acteurs. On sera aussi plus attentifs aux publications des libertaires australiens et portugais sur la guerre à Timor.

[2Éditorial, Alternative libertaire , Ixelles, juin 1999.

[3in Les Voies de la Paix, infra

[4Eugen Relgis, Wege zum Frieden, Heide-in-Holstein, 1932. Version française partielle : Les Voies de la paix, avec un avant-propos de Romain Rolland et une préface de Gérard de Lacaze-Duthiers ; Paris, Bibliothèque de l’Artistocratie, LXIX, 1936.

[5Gewalt und Gewaltlosigkeit, Handbuch des aktiven Pazifismus , im Auftrage der Internationale der Kriegsdienstgegner, hg. von Franz Kobler ; Zürich und Leipzig, Rotapfel Verlag 1928.

[6Le Temps , Paris, cité par Charles-Albert in Les Temps Nouveaux , Paris, 11 novembre 1905.

[7ibid.

[8Il écrivit en 1933 l’article « Seize » de l’Encyclopédie anarchiste publiée par Sébastien Faure (p. 2541-2553, entre les mots séisme et sélection naturelle ...), « pour mettre en garde les éléments libertaires, surtout les jeunes, contre la tentation de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre, sous le fallacieux prétexte de combattre le fascisme italien ou allemand pour sauver la démocratie, ou de défendre la Russie bolcheviste pour sauver la révolution ».


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